I
$
BibUOTHECA )
Maison pour Dames
DU 31ÊME AUTEUR
La Petite Classe (Epuisé).
Propos dAmes simples.
Monsieur de Bougrelon.
Fards et Poisons.
Histoires de Masques (Épuisé).
Poussières de Paris (Épuisé).
Monsieur de Phocas.
Le Vice errant.
Princesses d ivoire et divresse.
L'École des vieilles femmes.
Madame Monpalou.
L'Aryenne.
Théâtre (i vol.).
Prochainement :
Hélie, garçon d hôtel.
JEAN LORRAIN
Maison pour Dames
DIXIEME EDITION
^
PARIS
SOCIÉTÉ d'Éditions littéraires et artisticlues
Librairie Paul OUendorff
50, CHAUSSÉE d'aXTIK, 50
1908
Tous droits réservés.
IL A ETE TIRE A PART
DOUZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
[Numérotés de i à 12)
PQ
^
Maison pour Dames
LAURÉATE
Quand M"* Emma Farnier, la femme de
M. Emile Farnier, conservateur des hypothè-
ques d'Avignon, lut dans le Laurier d'Or, la
Revue d'Art féministe de la rue de la Paix,
que le premier prix de poésie du concours
ouvert par le Laurier était échu à Florise
d'EUebreuse, M"''' Farnier poussa mu cri et
le numéro de la Revue lui tomba des mains.
Elle demeura un moment figée au milieu de
son fauteuil, les pupilles agrandies, halluci-
née, puis, se reprenant peu à peu, elle pro-
menait un lent regard sur le modeste salon,
au mobilier médiocre, où elle était assise ; et
des fauteuils Louis XV, tendus de satin ce-
rise, et du guéridon recouvert d'un tapis de
4
MAISON POUR DAMES
velours rouge égayé de bandes de tapisseries
ouvrées de sa main, ses beaux yeux tristes
allaient se poser dans le jardinet planté de
buis taillé et de pins parasols, qui était la
seule joie de la maison.
Une palissade verte le coupait en deux. Le
vert déteint par la pluie et rongé par le soleil
avait tourné au bleu glauque. Durant les heu-
res vides de la journée, la jeune femme cli-
gnaitsouventdes paupières, s'efTorçantàl'hyp-
nos°et essayant, à force de volonté, de retrou-
ver dans le moutonnement immobile de la
palissade bleue, l'azur remueurde la Méditer-
ranée. M"^^ Farnier avait été élevée à Toulon ;
après quatre ans de mariage, la nostalgie de
la rade et du port, le regret des promontoires
découpés de la baie l'obsédaient encore et la
jeune femme oisive et sentimentale avait
tout le temps de rêver : le ménage Farnier
n'avait pas d'enfants.
Mais son extase hypnotisée sur le bois dé-
teint de la palissade était brusquement inter-
rompue par les apparitions de têtes coiffées
LAUREATE à
de casquettes ou de chapeaux melons, des
têtes bourgeoises et insignifiantes roulant,
comme des boules sur une piste, au-dessus
de la clôture du jardin. C'étaient tout simple-
ment des Avignonnais ou des gens des envi-
rons se rendant au bureau des hypothèques,
et la jeune femme, avec un soupir, reprenait
quelque ouvrage de broderie ou, le plus sou-
vent, une des brochures éparses sur les meu-
bles du salon.
Florise d'Ellebreuse, le premier prix de
poésies du concours du Laurier rf' Or, Florise
d'Ellebreuse ! Elle répétait et balbutiait ma-
chinalement ce nom. Une grande émotion la
pénétrait toute, en même temps qu'une stu-
peur. Ainsi, elle était la lauréate déclarée du
concours du Laurier, car Florise d'Ellebreuse,
c'était elle, M""^ Farnier, la petite Emma
Claverie des Dames bleues d'Aix-en-Provence,
la troisième fille du commandant de frégate
Âdalbert Claverie, retraité à Toulon 1 Elle
n'en croyait pas ses yeux, c'était pourtant
bien son pseudonyme.
4 MAISON POUR DAMES
Ce Florise d'Ellebrense imprimé fulgurait
à ses yeux comme un feu d'artifice ; les noms
des autres lauréates primées suivaient, mais
son nom ouvrait la liste. L'article consacré
aux poétesses annonçait la publication, dans
le prochain numéro, des poésies couronnées;
il en donnait môme les titres : \q Laurier d'Or
priait aussi les lauréates de faire connaître
leurs véritables noms et leurs adresses et de
vouloir bien y joindre leurs photographies,
qui seraient publiées dans un numéro sui-
vant : une fête serait donnée dans les bureaux
du Laurier d'Or en l'honneur des trois pre-
miers prix.
Si la lauréate hors concours habitait la pro-
vince, une somme de mille francs était mise
à sa disposition pour ses frais de voyage et
d'hôtel ; et Sous les Lauriers roses, la poésie
de Florise d'Ellebreuse, était déclarée hors
concours.
M™" Farnier eut un éblouissement.
Tant de gloire l'enivrait, la fascinait et
l'accablait en môme temps qu'une chose la
LAUREATE 5
gênait. M""* Farnier n'avait pas confié à son
mari l'envoi de sa poésie au Laurier d'Or;
elle avait fait la chose à l'insu d'Emile. Le
conservateur des hypothèques n'ignorait pas
que sa femme taquinât la muse ; il n'y voyait
aucun mal, bien qu'il eût préféré voir
M""' Farnier surveiller un peu plus la cuisi-
nière et s'occuper plus strictement du train
de la maison. Le temps qu'elle consacrait à
tresser des rythmes et des rimes, elle eût
certes pu l'employer plus utilement aux rac-
commodages du linge et à la confection de
confitures de saison ; c'était un travers de
jeune fille qu'il tolérait chez Emma. Il la
préférait studieuse et absorbée par ses chi-
mères, qu'affolée de toilettes et préoccupée de
flirts secrets et de rencontres fortuites avec
les officiers de la garnison ; la haute intellec-
tualité d'Emma lui était une garantie de sa
moralité ; une Muse ne déchoit pas, et puis
M. Farnier n'était pas fâché d'avoir à lui une
femme supérieure et, quand au café de la
Préfecture, M. Maton, le Receveur des con-
6 MAISON POUR DAMES
tributions, qui avait fait son droit à Paris et
fréquenté des poètes, l'accablait de l'étalage
de ses connaissances littéraires, encouragé
par M. Colliveau, capitaine de gendarmerie
en retraite, qui partageait ses loisirs entre la
tapisserie au métier et de laborieux acrosti-
ches publiés à la quatrième page du Progrès
(TAcignon, le Conservateur des hypothèques
réprimait un fin sourire en songeant inpelto :
« J'ai mieux chez moi » ; non qu'il comprît
grand'chose aux élucubrations de sa femme,
mais un espèce de flair et un certain bon sens
lui avaient révélé son talent. Mais il se gar-
dait bien d'en souffler mot à quiconque : une
femme auteur, en province, eût couvert son
mari de ridicule et le fonctionnaire déconsi-
déré en aurait vu certainement retarder son
avancement.
C'était à tout cela que songeait M"" Emma
Farnier, car elle n'était point sotte, et puis
une chose aussi retardait ses aveux : elle n'a-
vait pas communiqué la pièce couronnée à
Emile, et la poésie, dont elle se récitait men-
LAUREATE 7
talement chaque vers, lui apparaissait main-
tenant d'une exaltation peut-être un peu bien
passionnée pour la femme d'un fonctionnaire
et surtout pour l'opinion d'Avignon.
Si elle livrait son incognito, qu'en pense-
rait la société de la ville : elle se voyait déjà
toisée de haut à la sortie de la Grdnd'Messc.
Et pourtant, tant de gloire entrevue l'exal-
tait ! son nom proclamé à tous les coins de
Paris, que dis-je, de la France, et même de
l'Europe, plus loin encore ! (le Laurier était
lu jusqu'en Amérique ; c'était le premier
journal féministe de ce temps ; il régnait
inexorablement sur une époque uniquement
préoccupée et affolée de la femme) ; et puis
sa photographie publiée dans la Revue et
certainement reproduite dans d'autres jour-
naux ; la fête donnée en son honneur ; la
bourse de voyage mise à sa disposition ; son
volume de vers édité enfin, caries éditeurs
allaient accourir vers la première poétesse de
l'année, sinon de ce siècle ! Elle ne pouvait
pourtant pas sacrifier son avenir, sajeunesse*,'
8 MAISON POUR DAMES
à l'esprit étroit d'une petite ville provençale/
Elle en ferait part à son mari, elle dirait tout à
Emile : elle ne put pourtant prendre le parti de
le faire avant trois jours. Ce délai passé, elle ne
pouvait plus attendre, le L«?<mr </' Or parais-
sait toutes les quinzaines et il y avait déjà
cinq jours de perdus.
Ce soir-là, elle soignait particulièrement le
menu, surveillait elle-même l'aïoli et les
choux-fleurs au fromage dont Emile était par-
ticulièrement friand, et, après le dîner,
voyant son seigneur et maître épanoui par
une digestion heureuse, les yeux humides el
comme frisés par une pointe de Château du
Pape (elle avait su le verser à propos), elle se
penchait sur son fauteuil et lui mettait
Ja Revue entre les mains. Le fonction-
naire parcourait vaguement la liste des
lauréates. « Qu'est-ce que tu veux que
ça me fasse ? disait M. Farnier à sa femme.
— Mais Florise d'Ellebreuse, c'est moi ! —
Tu dis! — Mais oui, c'est moi, j'ai remporté
le premier prix du Laurier d'Or. — Comment,
LAUREATE 9
Florise d'EIlebreuse, c'est toi, mais tu ne
m'en avais rien dit ! Florise!! mais tu veux
donc nous compromettre à jamais, petite mal-
heureuse ! »
Emma Farnier tournait froidement la page
et indiquait du doigt au fonctionnaire la
requête du Laurier, demandant le nom,
l'adresse et la photographie des lauréates;
l'annonce de la fêle qui serait donnée en leur
honneur et tojs les avantages attachés à la
gloire des palmes.
Tant de grandeur oppressait Emile, des
petites gouttes de sueur perlaient à la racine
de ses cheveux. « Ton nom, mon nom impri-
mé dans les feuilles ! ta photographie publiée !
balbutiait-il en épongeant un front moîte, toi,
figurant dans une fête de journal avec des
actrices et des créatures, mais tu veux me
faire perdre ma situation, non, non, non, ça,
jamais ! » La promesse de la bourse de voyage
et les mille francs mis à la disposition de la
lauréate de province coupaient court à ce flux
de paroles ; M. Farnier reprenait la Revue
10 MAISON POUR DAMES
pour relire l'article. Sous les Lauriers roses
était bien hors concours, les mille francs du
Laurier dOr étaient bien dévolus à sa femme.
M. Farnier n'avait été que deux fois à
Paris. De brefs passages, pendant lesquels,
descendu chez des parents âgés, il avait à
peine vu la capitale ; et Paris nocturne l'atti-
rait, le fascinait comme toutes les phalènes
de province. M""" Farnier n'avait jamais été,
elle, plus loin que Dijon où, trois fois par an,
elle allait cultiver la mémoire d'une vieille
tante à héritage. Ce voyage à Paris demandait
réflexion.
« Ça te ferait bien plaisir ? » disait-il à sa
femme. Emma s'était assise sur ses genoux ;
elle avait passé un bras autour du cou d'Emile
et, les yeux câlins, la voix enfantine : « Tu
le demandes ! » et elle se blottissait, confuse,
dans le gilet de son mari.
« Nous y réfléchirons donc ! » et, avec une
petite tape sur la joue duveteuse et rose de
la jeune femme : « Grande gosse, va ! » et il
la repoussait doucement. « Mais celte poésie,
LAURÉATE 1 1
Sons les Lauriers roses, je ne la connais pas,
moi! — Ah 1 quelle cachotière tu fais! des
Revues publient de toi des vers que j'ignore !
peut-on les connaître ? » C'était là, la pilule
amère. « Mais oui, rien de plus facile, faisait
innocemment la jeune femme : mais ils sont
dans ma chambre. Viens avec moi, nous
serons mieux là-haut. — Nous étions si bien
là. — Mais non, mais non, nous serons tout
montés. » Emile obtempérait au désir d'Em-
ma ; la jeune femme savait ce qu'elle faisait ;
au premier, un feu clair pétillait dans la che-
minée, des fleurs fraîches en décoraient les
vases, M*"^ Farnier installait son mari dans
un fauteuil, les pieds sur les chenets, puis
elle allait à son secrétaire, en ouvrait la
tablette, y prenait un manuscrit, et, baisant
son mari sur la bouche : « Lisez, monsieur ! »
M. Farnier se recueillait. Les huit pre-
miers vers étaient consacrés au décor, mais,
au neuvième, le conservateur du bureau des
hypothèques fronçait brusquement le sourcil.
M. Farnier ne soupçonnait pas à sa femme
12 MAISON POUR DAMES
une âme si passionnée, tant de chaleur inat-
tendue Tcffarait, sous des lauriers roses,
thyr^cs gonflés de sève et raidis de désir,
Eunice, la dryade aux bras svelles et souples
A la croupe amoureuse et brûlante...
guettait au passage le retour du pâtre Alexis,
lé plus beau des bergers. Un soir d'orage,
lourd d'eflluves et d'émanations troublantes,
opprimait le paysage ; un crépuscule tragique
enflammait l'horizon, et des nuées d'un déchi-
rant lyrisme, des nuées de pourpre et de
braise s'y effondraient dans un désordre de
lit nuptial dévasté par l'ardeur de deux jeu-
nes époux. L'âme d'Eunice était à la hauteur
do ce décor emphatique. La dryade haletait,
écrasant en vain sa gorge dans la fraîcheur
le l'herbe, les mains égarées aux rondeurs
de ses flancs. Vénus, tout entière, la dévorait
et, dans une langue hyperbolique, mais au
verbe superbe, retentissant et meublé des
plus chaudes images, la dryade exhalait son
âme et son désir sauvage vers la jeunesse et
LAURÉATE 13
la force. virile du beau berger. La sueur avait
reparu en lourdes gouttes sur le front de
M. Farnicr; un voile venait de se déchirer
devant lui; il avait le vertige d'un homme se
réveillant soudain au bord d'un précipice ; il
n'en revenait pas. Comment! c'était'cette petite
femme de tempérament plutôt froid et aux
larges prunelles candides, qui avait commis
ces vers tumultueux! M. Farnierse mouchait
bruyamment et continuait sa lecture.
Les vers qui suivaient n'avaient rien pour
l'enchanter. Ils étaient consacrés à la gloire
physique d'Alexis.
Depuis seize ans qu"il court les grands bois au réveil,
Sa bouche épaisse a pris l'âpre saveur des mûres,
Et ses lourds cheveux roux, l'or vivant du soleil.
Quoique mâle et viril, il a la lèvre imberbe,
Kt r.Egipan guetteur craint son regard superbe,
S'indignant au contact des regards étrangers.
Car Alexis est chaste en dépit des bergers,
Et malgré leurs présents de fruits et de feuillages.
Garde encor son parfum de fleur vierge et sau'age.
Le conservateur des hypothèques faisait
une grimace ; il était noir comme un grillon,
14 MAISON POUR DAMES
chevelu comme un Mage et poilu comme un
ours; plus maigre, avec cela, qu'un cchalas.
Il était évident qu'en évoquant la nudité
imberbe et savoureuse de ce jeune éphèbe
roux, M""' Farnier n'avait pas songé à lui.
La découverte était plutôt pénible : Emile
regardait Emma, la jeune femme attachait
sur lui la candeur de deux yeux de violette ;
elle était sûrement inconsciente. M. Farnier
reprenait sa lecture. Le dithyrambe sur la
splendeur de chair et les beautés secrètes
d'Alex:isse poursuivait pendant dix vers, puis
c'était l'entrée en scène du beau pâtre, mais
porté sur une civière par des bûcherons de
la forêt. Gomme Adonis, Alexis venait d'être
blessé à l'aine par un sanglier ; sa nudité
blessée saignait dans la pourpre du soleil
couchant et le désespoir d'Eunice devenait le
prétexte à d'admirables strophes.
La deuxième partie de : Soiis les Lauriers
roses (car le poème se divisait en deux) char-
mait par son contraste. C'était la rencontre,
à l'aurore, d'Eunice et d'Alexis Legucri;
LAURÉATE 1 5
désir du jeune homme s'était éveillé pendant
sa convalescence, et, devant ce désir la nym-
phe devenait tout à coup tremblante et
chaste; elle s'épeuraitde ses baisers, repous-
sait son étreinte. Hardie et provocante dans
le désir, avec l'amour la pudeur lui était
venue ; la psychologie de ce revirement était
très imprévue, très raffinée et très femme, et
la poésie s'achevait dans une atmosphère de
tendresse émue et d'inattendue douceur. Les .
Lauriers roses, éclatants au début comme un
incendie, avaient des frissons argentés d'oli-
viers dans une aube plus pâle qu'un lever de
lune.
M. Farnier était; malgré lui, pénétre, 11
n'en fermait pas moins le manuscrit d'un
coup sec et, d'une voix un peu brève : « Je
ne vous savais pas ce talent, ma chère... C'est
tout réfléchi, je ne vous laisserai jamais
publier votre vrai nom, et nous n'irons pas à
Paris. — Comment, mon ami ! — En vérité,
vous êtes inconsciente ! La portée des mots
vous échappe et vous ne comprenez pas ce
16 MAISON POUR DAMES
que vous écrivez, alors ; mais c'est de Thys-
térie, de la pure hystérie ; relisez ce passage,
vous désirez publiquement cet Alexis... Avec
le physique que vous lui prêtez, c'est un
adultère mental! Est-ce que j'ai l'âge de ce
godelureau, ses cheveux roux et sa nudité de
jeune àthlcte?mais je serais montré du doigt,
si l'on vous savait l'auteur de ces vers ; mais
vous m'y faites publiquement cocu ! » La
jeune femme avait un soubresaut de tout le
corps : « Oh ! mon ami, mais c'est de la pure
imagination, Emile ! — Je l'espère bien,
mais l'intention n'en demeure pas moins
coupable. En casuistique, c'est le péché de
délectation morose ; il est classé et prévu. J'ai
été élevé chez les Pères... — Mais, Emile, je
vous jure... — Ne jurez rien! Et puis, un
point à éclaircir : Où avez-vous vu déjeunes
éphèbes roux, pour les dépeindre avec cette
chaleur et cette exactitude ? il y a là dedans
des détails qui vous compromettent. — Mais,
mon ami, j'ai lu Théocrite, Homère, les poè-
tes grecs, Virgile. — Oh ! alors. — Et les
LAURÉATE 17
chansons de Bilitis. — Et où cela, grand
Dieu ? » La jeune femme baissait ses longues
paupières : « Mais, à la bibliothèque de la
ville. — Où vous alliez, soi-disant, pour
copier des recettes de cuisine dans les livres
des Bénédictins ! Déjà dissimulée ! oh ! le
poison de la littérature !... Et les chansons de
Bilitis ! vous les avez trouvées à la bibliothè-
que ? — Non, je les ai achetées à celle du
chemin de fer. » Emile levait les deux bras
au plafond : « Alors, mon ami ? insistait la
jeune femme. — Alors, nous allons dormir,
nous réfléchirons en dormant. La nuit porte
conseil. »
La nuit porta- t-elle vraiment conseil, ou
M""" Farnier trouva-t-elle pour Emile les
pudeurs frissonnées et les caresses ardentes
d'Eunice pour Alexis ?... Mais, le len-
demain, le Conservateur des hypothèques
se réveillait adouci, ébranlé dans sa résolu-
tion. Le soir, le menu était encore plus soi-
gné et l'atmosphère de la chambre à coucher
plus enveloppante encore, plus intime et
18 MAISON POUR DAMES
plus nuptiale... Que fut la nuit? Mais il est
certain que, le surlendemain, la volonté de
M. Farnier faiblissait. A la troisième aurore,
Emma Farnier avait gagné sa cause. Il avait
été décidé sur l'oreiller que : \& Laurier d'Or
serait informé du véritable nom et de la per-
sonnalité de Florise d'EUébreuse, mais on
n'enverrait pas de photographie et on ne
paraîtrait pas à la fête donnée dans les salons
de la Revue. Du coup le voyage à Paris, qui,
dès le premier jour, avait fait hésiter les
scrupules du fonctionnaire, était tombé dans
l'eau.
La lettre d'Emma à la direction AuLaurier
(ÏOr partait le matin même à dix heures.
II
M; DE FARENBOURG
Le lendemain, un télégramme tombait au
milieu du déjeuner, effarant à la fois Emma
et Emile. Il était de la direction du Laurier
dOr et adressé à Madame ; la réponse était
payée. Télégramme laconique : « M. Emile
Farnier n'a-t-il pas fait ses études au lycée de
Toulouse? N'y était-il pas de 1882 à 1888,
et en même temps qu'un élève appelé Oscar
De Mbngey ? On serait reconnaissant à
M"° Farnier d'un prompt renseignement. »
Et c'était signé, le Laurier. La jeune femme
tendait le papier bleu à son mari : « Mais,
oui, parfaitement, c'était bien moi, les années
84, 8o, 86, 87, 88, ma sixième, ma cinquième,
ma quatrième, ma troisième et ma seconde ;
j^ai fait ma rhétorique et ma philosophie chez
20 MAISON POUR DAMES
les Pères, à Marseille ! Ce bon Oscar ! si je
m'en souviens ! Mais en quoi cela peut-il
intéresser la direction du Laurier? — Tu
vois que ça l'intéresse pourtant, ils deman-
dent une réponse. — Réponds ! » Un scrupule
prenait le fonctionnaire : « Que vont-ils penser
au télégraphe ; ces dépêches échangées entre
toi et la direction d'une Revue ? — Bah !
est-ce qu'ils connaissent ici le Laurier d' Or ;
et puis, le connaîtraient-ils, je n'en ai pas
moins reçu le télégramme. Le coup est
porté. »
M"" Farnier avait de la logique ; le Conser-
vateur des hypothèques portait lui-même la
réponse au télégraphe de la gare.
Le lendemain, M. Farnier recevait par le pre-
mier courrier une lettre du Laiwierd'Or adres-
sée à lui-même. Le Conservateur des hypothè-
ques eut un éblouissement : le directeur de la
Revue, M. de Farenbourg, l'y tutoyait: « Com-
ment, c'était lui, ce vieil Emile, ce vieux Laba-
dens du lycée de Toulouse, l'heureux seigneur
et maître de la femme charmante qui signait
M. DE FARENBOURG 21
Floriss d'Ellébreuse? Mais il était né coiiïé
et n'appréciait pas son bonheur ! M""* Farnier
avait du génie; et il s'y connaissait, en poé-
tesses ; il venait de lire plus de trois mille
manuscrits. Il était tous les jours assiégé par
plus de dix belles dames en mal de pla-
cer leurs élucubrations. Si Florise d'EUé-
breuse, que nul n'avait recommandée à son
attention, avait été déclarée lauréate hors
concours, c'est que la signataire de Sous les
Lauriers l'oscs joignait à l'imagination la
plus ardente et la plus personnelle un sens
inné de la nature et une conception du
monde païen la plus imprévue chez une aussi
jeune femme, car M""" Farnier était jeune,
cela se devinait à la hardiesse de ses méta-
phores comme à la fraîcheur de ses images
et à la passion de son verbe... » Et le dithy-
rambe continuait pendant dix lignes. Il
s'achevait dans desfélicitations hyperboliques,
adressées tant au mari qu^à la femme, mais
s'aiguisait en fins reproches. La décision de
M""* Farnier, qu'on devinait dictée par son
22 MAISON POUR DAMES
mari, son refus d'envcide photographie ; son
refus, plus grave encore, de paraître à la
fùle du Laurier donnée en son honneur, tout
cela désolait et désorientait la rédaction du
Laurier ; pis, une sourde irritation grondait
dans les bureaux de la Revue contre ce mari
intransigeant. Ce cher Emile était donc
devenu un bourreau? « Tu n'as pas le droit,
disait la lettre devenue familière, tu n'as pas
le droit, mon vieux, d'étouffer un génie nais-
sant et de sacrifier, à une jalousie stupide, à
des préjugés bourgeois, à pis peut-être, la
carrière et la gloire d'un être marqué par les
dieux. Ton veto est un sacrilège ; c'est tout
un avenir que tu brises ! En t'opposant à la
venue de M""^ Farnier à Paris, c'est l'arrêt
de mort de Florise d'Ellébreuse que tu signes ;
tu écrases un fruit dans son germe, tu incen-
dies une moisson en herbe et tu éteins une
étoile ; tu n'es qu'un odieux philistin. »
Emile Farnier, qui lisait, pour la première
fois, la prose de M. de Farenbourg, trouvait le
directeur du Laurier d'Or malappris et fami-
M. DE FARENBOURG 23
lier; une sueur avait reparu sur son front.
Emma, qui déchiffrait la lettre par-dessus
l'épaule de son mari, buvait du lait et du miel.
L'explication du tutoiement et de la familia-
rité arrivait enfin: M. de Farenbourg n'était
autre qu'Oscar De Mongey, le De Mongey du
lycée de Toulouse, ce cancre. Ce mauvais
élève d'Oscar, le dernier à toutes les compo-
sitions, était devenu le directeifi' de la Revue
la plus littéraire de Paris ; ses jugements
faisaient loi, de Farenbourg lançait les répu-
tations, inventait les talents et découvrait les
étoiles. Le Laurier d'Or proclamait les
gloires, décernait les couronnes et disposait
des palmes ; \q Laurier d'Or avait l'oreille du
Ministère et un pied à l'Académie, et il était,
de par le génie de Florise d'Ellébreuse et de
par le hasard d'une enfance commune, atta-
ché tout entier à l'avenir de W" Farnier !
Emile respirait. La lettre se terminait en
objurguant et suppliant M. Farnier de ne pas
différer d'un jour le voyage de Florise d'Ellé-
breuse à Paris. M. de Farenbourg était dis-
24 MAISON POUR DAMES
posé à tous les sacrifices pour lancer un
génie qu'il avait découvert. Ce cher Emile
n'avait qu'à accompagner sa fenjme ; il
obtiendrait bien un congé d'un mois ; il fallait
trois ou quatre semaines, pas plus, pour
imposer Florise d'EUébreuse à Paris. M. de
Farenbourg comptait sur le ménage à la fin
de la semaine ; il réclamait à M"*" Farnier sa
photographie pour son prochain numéro, une
ou deux poses autant que possible (il choisi-
rail), photographie en robe décolletée natu-
rellement ; les épaules et la gorge d'une jeune
femme impressionnaient toujours favorable-
ment le public.
Emile et Emma échangeaient un regard
consterné. M"^ Farnier ne possédait pas de
photographie en robe décolletée et puis, en
eùt-elle possédée, jamais, au grand jamais,
autant pour la carrière d'Emile que pourl'opi-
aion des Avignonnais, elle n'aurait consenti
à être publiée ainsi dans une revue illustrée !
Les mil 1 e francs de bourse de voyage étaient,
Qaturellement, à leur disposition, et, en cas
M. DE FARENBOURG 2a
de faux-frais supplémentaires, le Laurier
d'Or était là. M. Farnier n'avait pas à s'en
préoccuper, la caisse de la Revue leur était
ouverte ; le Laurier se rembourserait sur la
copie de Florise, car M. de Farenbourg, dès
le lancement de la jeune femme et sa présen-
tation à la société parisienne, comptait bien
commander un roman à M""*" Farnier.
Les deux époux se regardaient, pris à la
fois d'une envie de rire et de pleurer. C'était la
gloire et c'était la fortune ; leur joie se figeait
dans une stupeur, puis, tout à coup, ils tom-
baient dans les bras l'un de l'autre.
Dans la journée, le Conservateur des hypo-
thèques répondait la lettre qu'il fallait ; il
l'avait écrite sous la dictée de sa femme. Le
ménage Farnier irait donc à Paris, le temps de
demander le congé que monsieur se faisait fort
d'obtenir, il y avait droit depuis deux ans ; ils
débarqueraient à la rédaction du Laurier d'Or.
Florise d'Ellébreuse n'avait pas de photo-
graphie en robe décolletée et envoyait à
M. de Farenbourg la seule qu'elle crût digne
2
26 MAISON POUR DAMES
du Laurier ; le surlendemain, une lettre
amicale de ce cher Oscar remerciait M'°' Far-
nier de son envoi, mais il lui déclarait qu'il
n'avait rien pu faire de sa photographie. Ça
n'avait, d'ailleurs, aucune importance. Le
prochain numéro du Laurier publierait les
portraits des neuf autres lauréates du con-
cours ; M. de Farenbourg aimait autant que
celui de Florise d'Ellébreuse n'y figurât pas ;
il lui consacrerait un numéro spécial. Le pro-
chain numéro contiendrait seulement sa
poésie avec un commentaire qui exciterait
d'autant plus la curiosité ; mais Oscar De
Mongey suppliait instamment M"^ Farnier de
se faire photographier au plus vite. Si elle
répugnait à être reproduite épaules nues, ne
pouvait-elle se faire photographier dans
quelque costume pittoresque, drapée à l'an-
tique dans un décor de plein air, bois d'oli-
viers ou ruines historiques, une de ces ruines
qui abondent à Avignon. C'était une chance
pour Florise d'Ellébreuse d'habiter la ville
des Papes, elle trouverait sûrement dans
M. DE FaRENBOURO 27
l'ancienne Chartreuse de Villeneuve un cadre
romantique où encadrer sa beauté.
Pour mieux renseignerla jeune femme sur
ce qu'il désirait d'elle, M. de Farenbourg lui
envoyait un numéro du Laurier, déjà vieux
d'un an, où une jeune poétesse était portrai-
turée selon l'esthétique la plus propre à
enthousiasmer l'opinion.
Le ménage dépliait avidement le numéro ;
il trouvait de suite la page intéressante; on
l'avait, d'ailleurs, marquée au crayon bleu.
Une jeune femme s'y étalait, couchée sur une
stèle de marbre ombragée de lourds feuil-
lages d'eucalyptus. Enroulée dans une étroite
draperie orientale, un bout d'épaule nue
émergeant des broderies de l'étoffe ; la poé-
tesse, une face prognate aux yeux largement
ouverts sous un front couronné de chèvre-
feuille, se cambrait dans la gaine de soie qui
la moulait. Deux vers en exergue donnaient
la psychologie du portrait :
Mon âme vous regarde à travers mes yeux doux.
Sauvagement et sans pilié, comme une louve.
28 MAISON POUR DAMES
M. et M"** Farnier échangeaient une fois de
plus un regard navré : « Vraiment, ce cher
Oscar en demande trop ! » concluait M. Far-
nier. M™* Farnier était de son avis : il n'était
pas possible de traverser Avignon, môme en.
voiture, dans un pareil costume et d'al-
ler poser ainsi dans n'importe quel coin
de Villeneuve. En pleine solitude on eût
ameuté la ville, et puis, à quel photographe
se confier? Le lendemain, on eût été montré
au doigt. — « Il n'y faut pas penser, concluait
la jeune femme, nous emporterons notre
album de photographies à Paris ; l'important
est d'y partir le plus tôt. Ici on est épié, sur-
veillé, sans liberté aucune. » Emma parlait
d'oi-, Emile se rangeait à son avis. Le congé
de M. Farnier arrivait justement le soir. Au
dîner, on arrêtait le départ pour le surlende-
main. — « Oui, le plus tôt sera le mieux,
proclamait Florise impatiente ; je commande-
rai mes robes là-bas'. — Gomment, des robes !
mais tu en as déjà — Mes robes d'ici, à
Paris, ripostait la jeune femme, mais je
M. DE FARENBOURG 29
serais ridicule! Qu'est-ce que cela te fait,
puisqu'un crédit m'est ouvert au Laurier
d'Or ! Une lauréate hors concours ne s'habille
pas comme une bourgeoise d'Avignon ! » Il
n'y avait rien à dire, M. Farnier, le front
soudain assombri, humait dans l'air l'odeur
de vagues désastres.
Pendant deux jours, une bousculade de
malles ébranlait du grenier à la cave le calme
logis de la rue Vice-Légat. La vieille cuisi-
nière ne reconnaissait plus madame; une
femme de journée avait été requise pour l'ai-
der à boucler les valises. Au bureau, mon-
sieur gourmandait les deux scribes, une
fièvre emplissait la maison.
Et puis ce fut le départ. L'omnibus de
l'hôtel Grillon venait prendre les bagages,
leur quantité était telle qu'on eût pu croire
à un déménagement. Le ménage se rendait à
la gare à pied ; en chemin, il rencontrait le
facteur qui lui remettait une lettre et le der-
nier numéro de quinzaine, celui paru l'avant-
veille.
2
30 MAISON POUR DAMES
A peine dans le train, Emma dépliait la
Revue avidement. Le numéro contenait le
portrait des neuf premières lauréates : les
cinq premières couronnées, en première page ;
les quatre autres, au verso. Un blanc au
milieu de la série marquait la place de sa
photographie absente. Un loup de velours
noir ouvrait ses yeux vides à l'endroit même
oii aurait dû sourire son visage. Sous le loup,
s'étalait son nom : Florise d'EUébreuse, hors
concours. Trois points d'interrogation en
soulignaient l'énigme. M. de Farenbourg
avait bien fait les choses. Son poème Sous
les Lauriers roses et son portrait étaient
annoncés pour le prochain numéro ; une
brève notice informait le public que le pseu-
donyme de Florise d'EUébreuse cachait une
jeune femme charmante, mariée à un ionc-
tionnaire du Midi, et occupant, dans le monde
officiel, une haute situation ; des raisons
personnelles empêchaient jusqu'ici la poé-
tesse de trahir son incognito, mais le Laurier
d'Or se faisait fort de triompher de ses scru-
M. DE FARENBOURG 31
pules et, dans quinze jours, révélerait à ses
lecteurs un nom qu'ils connaissaient déjà.
— « Je n'aurais jamais cru Oscar aussi fort,
faisait M. Farnieren parcourant le numéro, il
a tiré parti même de nos hésitations, quel
bluff! » Mais, du coup, ils étaient engagés.
]Vr"^Farnier s'applaudissait maintenant de ne
pas avoir eu de photographie convenable ; elle
s'applaudissait surtout de ne pas figurer dans
la galerie des autres lauréates, dont la plu-
part déjà mûres, exhibaient, jusqu'aux der-
nières limites de l'impudeur, des opulences
de gorges qu'il eût été de bon goût de voiler ;
mais la préciosité des attitudes, l'extrava-
gance des coiffures, la prétention des joaille-
ries étalées, marquaient ces femmes de l'indé-
lébile sceau de la littérature; la majorité des
candidates était grasses et déshabillées à la
grecque ; les maigres, ennuagées de gazes et
de tulles, affectaient une simplicité voulue.
L'une d'elles, Gorisandre de Sénancourt, avait
une libellule posée sur l'épaule. Florise
d'Ellébreuse trouvait que les vers de ces
32 MAISON POUR DAMES
dames ressemblaient à leurs portraits. Elle
n'avait même pas ouvert la lettre de son
directeur, elle la donnait à Emile et s'assou-
pissait dans l'angle du compartiment. Le
rapide de Paris emportait ses rêves.
A Avignon, le brusque départ du ménage
était vivement commenté ; ce congé d'un
mois au Conservateur des hypothèques pas-
sionnait l'opinion : Qu'allaient-ils faire à
Paris? On interrogeait la vieille cuisinière;
elle avait bien surpris des conversations?
De propos en propos, on concluait que
]yjme Parnier avait un engagement au théâtre
et allait débuter sur une scène du boulevard.
Le rapide les mettait à neuf heures du matin,
en gare. M. deFarenbourgleur avait lui-même
indiqué un hôtel ; leurs deux chambres y
avaient été retenues. C'était un vieil hôtel de
province, situé en plein fauboiirg Saint-Ger-
main, entre la rue du Bac et la rue Bona-
parte, au coin d'une des petites voies débou-
M. DE FARENBOURG 33
chant sur le quai. Maison de prix abordable
et de toute tranquillité. M. de Farenbourg
leur avait bien recommandé de ne donner leur
adresse à personne; ils auraient été assiégés
de Taube au soir par les reporters à court de
copie et n'auraient plus une minute à eux.
M. de Farenbourg ne se souciait pas de voir
les autres journaux accaparer sa muse et son
étoile. L'hôtel avait été choisi sans téléphone,
c'était une garantie de plus, M™^ Farnier y
serait moins dépaysée que dans quelque
Palace moderne bourdonnant de continuelles
allées et venues et de sonneries perpétuelles.
Dans sa lettre, le rédacteur du Laurier d'Or
conseillait à la jeune femme de se reposer
tranquillement toute la journée ; il passerait
vers les cinq heures lui présenter ses hom-
mages. Florise d'Ellébreuse défaisait donc
méthodiquement ses malles ; l'hôtel Florian
la ravissait. La chambre haute et claire
toute en boiseries de l'autre siècle, ouvrait
deux fenêtres sur la grisaille des toits
du Louvre et le mouvement des quais. La
34 MAISON POUR DAMES
jeune femme ne pouvait détacher ses yeux du
lit ardoisé de la Seine, des bateaux-mouches,
des lourds chalands et des balcons ouvragés
et dorés de l'emphatique et vieux Palais.
A midi, le portier de l'hôtel remettait un
petit bleu à Emma ; M. de Farenbourg s'y
désolait de ne pouvoir se présenter à l'hôtel
Florian; ce n'était que partie remise, mais il
était débordé d'affaires. Il priait ce bon Emile
de vouloir passer à la rédaction du Lam7>r<f Or,
rue de la Paix, vers six heures; ils prendraient
langue et M. de Farenbourg donnerait à
M. Farnicr quelques instructions nécessaires.
La gloire de Florise d'EUébreuse s'organisait.
Emile, très ému, se mettait dès deux heu-
res à sa toilette. Emma était consultée : « Ta
jaquette, ta jaquette ! » faisait, à la fin, la
jeune femme, et, après avoir noué elle-même
la cravate, elle mettait son mari dehors : « Hé,
pas de fiacre, vas à pied », insistait-elle,
penchée en peignoir sur la rampe de l'esca-
lier : « Tu as une heure à toi, tu as tout
le temps, suis les quais, c'est tout près,
M. DE FARENBOURG 35
juste en face et n'arrive pas avant ! » M""' Emma
Farnier était déjà Parisienne.
A huit heures, M. Farnier rentrait, ravi ; il
trouvait Emma à table. M. de Farenbourg avait
été charmant, il ne l'avait fait attendre que
cinquante-cinq minutes, mais quel accueil!
Ils s'étaient tutoyés simultanément, comme
s'ils s'étaient quittés la veille, mais quelle
métamorphose ! Jamais lui ne l'aurait
reconnu, mais Oscar De Mongey l'avait remis
de suite: « Tu n'as pas changé », lui avait-il
dit en lui tendant la main.
Ce n'était pas le cas de De Mongey. II avait
trouvé un monsieur chauve au crâne luisant
comme une bille d'ivoire, les cheveux rame-
nés sur les tempes en deux touffes de neige,
une face de diplomate entre deux longs favoris
en nageoires. Où ce brouillon de De Mongey
avait-il trouvé, lui, jadis rougeaud et suant
de santé, cette minceur aristocratique, cette
pâleur de cire, ce profil de duc et ces allures
d'ambassadeur? Un torse d'écuyer moulé
dans une redingote dernier style, un panta-
36 MAISON POUR DAMES
Ion sans im pli et des^mains baguées, comme
celles d'un dentiste, complétaient le person-
nage ; dans les plis étoffés d'une cravate de
satin olive une perle énorme miroitait d'un
fabuleux orient. Si M. de Farenbourg l'avait
fait attendre cinquante-cinq minutes, il en
avait mis cinq à l'expédier. Il l'avait fait
à peine asseoir : « Vous êtes bien arrivés !
Tant mieux ; parlons bien et peu ; je n'ai que
quelques minutes à te donner. M""" Farnier va
bien ! c'est l 'important. Je vous enverrai demain
matin mon photographe, elle pourra le rece-
voir?— Ton photographe, mais — Oh!
pas de questions ! Laisse-moi faire, aucune de
vos photographies ne peut convenir. Oh ! je ne
les ai pas vues, mais je le sais d'avance. Mon
photographe se présentera demain chez vous,
à dix heures, avec des albums et des numéros
de revues similaires ; il expliquera à ta
femme, elle comprendra très bien, elle est très
intelligente et maintenant sauve-toi. Excuse-
moi, j'ai vingt visiteurs qui m'attendent. Je
t'ai fait passer avant ton tour. Mes hommages
M. DE FAIIENBOURG 37
chez toi. Et M"^ Farnier que j'aurais tant
voulu saluer ! et, domain, je ne suis pas
libre ! Ah ! ce journal ! Au fuit, venez dîner
avec moi après-demain. Je vous invite au
restaurant; delà, nous irons au théâtre, j'ai
une loge aux Français. Au restaurant, oui, au
restaurant, au cabaret, chez moi impossible,
M"**^ de Farenbourg est souffrante. — Ah ! tu
es marié ? — Sans doute, tu ne le savais pas !
Chez Paillard, à huit heures et demie, Pail-
lard, Chaussée-d'Anlin, répétait-il à M. Far-
nier ahuri, d'ailleurs, mon auto ira vous
prendre. Ce sera plus simple ; nous arriverons
après le deuxième acte ; la pièce est mau-
vaise. » Et il mettait M. Farnier dehors.
Le fonctionnaire traversait une anticham-
bre encombrée de solliciteurs. Il passait,
toisé de haut par de grands larbins, immo-
biles dans des livrées marron relevées d'ai-
guillettes d'or. Leurs mollets soyeux, leurs
culottes courtes, de longues enfilades de salles,
emplies de rédacteurs entrevus par des portes
à chaque instant refermées et rouvertes, et
3
38 MAISON POUR DAMES
une incessante sonnerie de téléphone en
imposaient à M. Farnier. L'installation du
Laurier d'Or était splendide ; ses bureaux
occupaient tout un second étage de la rue de
la Paix, au-dessus d'un grand modiste et
au-dessous d'un grand couturier.
M. Farnier rentrait à l'hôtel pénétré d'admi-
ration ; le souvenir de sa visite l'hypnotisait.
Il en racontait à Emma toutes les phases. Flo-
rise d'EUébreuse écoutait de haut son mari,
et le jugeait vaguement un pauvre homme.
Dans tout ce récit elle ne voyait qu'une
chose : le photographe viendrait le lende-
main, u Dis que je n'ai pas de pressentiments !
disait-elle au Conservateur des hypothèques.
Je me suis fait coiffer. Gomment me trouves-
tu? hein? c'est du flair! » Les lourds che-
veux châtain clair de M™" Farnier, ramenés
sur le front en bouclettes folles, la casquaient
comme d'une conque de métal ; la nuque
dégagée affinait son galbe ; les boucles sur le
front éveillaient sa physionomie. M. Farnier
trouvait sa femme plus blonde, avec un air
M. DE FARENBOURG 39
vaguement cocolle. Emoustillé par cette nou-
velle Emma et peut-être excité par la trépi-
dation du train, à peine au lit, M. Farniei
voulait prouver sa tendresse à sa femme ;
^|rae Farnier le repoussait. Elle craignait pour
ses frisures ; le photographe venait le lende-
main !
Et ce fut la première journée du ménage à
Paris.
m
DEVANT L'OBJECTIF
Le lendemain matin à neuf heures, M"** Far-
nier était sous les armes. Son premier soin,
en se levant, avait été de vérifier le mouve-
ment de ses boucles. Un peignoir, beaucoup
trop léger pour la saison, l'enveloppait; on dut
faire du feu; M. Farnier le déplora, car on était
le quinze avril. Intuitive, la jeune femme
avait envoyé son mari acheter une gerbe de
lilas, puis elle avait réclamé et obtenu de
l'hôtel un vase. Ce feu flambant et les fleurs
élcgantisaient un peu la banalité de la cham-
bre. M"^ Farnier avait mis, puis retiré ses
bagues; tant de parures eût été bourgeois. Un
coup d'œil à la haute glace tachée de l'appar-
tement la rassurait. Un nuage de veloutine,
un soupçon de rouge aux lèvres et une ombre
42 MAISON POUR DAMES
de kohl entre les cils la rendaient vraiment
désirable. La veille, pendant l'absence de son
mari, Emma avait sauté en fiacre et avait
dévalisé la parfumerie du « Bon Marché ».
A dix heures, le garçon venait avertir que
le photographe était en bas au salon, et atten-
dait le bon plaisir de M""^ Farnier; il remettait
aussi une carte : « Monsieur Robert Evimore,
photographe d'art. » — « C'est lui, vas le rece-
voir, faisait la jeune femme à son mari; tu le
feras monter ici. »
M. Farnier s'exécutait.
M. Robert Evimore était un long jeune
homme blond, qu'une évidente ressemblance
avec le Nazaréen destinait aux carrières
artistes. Du Christ il avait les longs yeux
bleus cillés de noir, les lourds cheveux ondes
et la maigreur transparente. Cette ressem-
blance était peut-être un peu travaillée, car
un savant coup de fer avait certainement
divisé sa barbe en deux peintes. Un complet
bleu violet moulait sa sveltesse ; une cravate
rose saumon éclairait sa pâleur. « Madame
DEVANT L OBJECTIF 43
Florise d'Ellébreuse, faisait-il, courbé en
deux sur le seuil, je suis envoyé par le Lmi-
rier... — Je sais, monsieur, daignez donc
vous asseoir. » Et la jeune femme poussait un
siège ; M. Evimore l'indiquait au chasseur
galonné qui l'accompagnait, chargé d'un im-
mense carton; il allait et venait dans l'appar-
tement, inspectant les boiseries et les hautes
fenêtres, cherchant un point de repaire pour
sa vision : « Oui, ces fenêtres ! la vue est
admirable, le Louvre, la Seine, monologuait-
il en arrondissant les doigts; et puis, contre
cette console, en y mettant le vase, avec un
faux jour... » Et il déplaçait la gerbe de lilas.
jyjme Parnier le regardait dans une stupeur :
« Oh! ne vous inquiétez pas, madame, c'est
pour ma mise au point, je cherche. Le point
de repaire est tout, en photographie. — Vous
aller me photographier ici? — Sans doute. Il
faut profiter de cette vue, et puis l'apparte-
ment a du style ; c'est très province, très
faubourg. » M. Farnier croyait devoir inter-
venir : « Nous avons apporté-toute une série
44 MAISON POUR DAMES
de photographies, notre alhum; et, dans notre
album... » M. Robert levait la main : « Inu-
tile. Les publications comme le Laurier d'Or,
Fémina, la Vie heureuse sont très spéciales ;
il faut que les photographies reproduites im-
pressionnent et charment le public. C'est
notre affaire, une affaire de métier et surtout
d'habitude. Oh! ne vous préoccupez do rien;
tout mon attirail est en bas, il était inutile de
le faire monter ici si l'appartement ne s'y
prêtait pas; j'ai tenu à voir, à m'assurer
d'avance. Allez, Wilhem ! » Le chasseur
s'éclipsait. « D'ailleurs, nous en ferons d'au-
tres en plein air. M™^ d'EUébreuse est d'Avi-
gnon? — De Toulon, rectifiait M. Farnier,
mais nous habitons Avignon. — Toulon,
Avignon! s'exclamait le photographe, à
merveille ! Paysages décoratifs et suggestifs !
Toulon! la rade, les promontoirs, le cap
Brun, les souvenirs de Bonaparte. Avignon,
le château des Papes, le Dôme, Saint- Agricole
où Pétrarque rencontra Laure, tout le moyen
âge pontifical et religieux ! Oh ! nous ferons
DEVANT L OBJECTIF 45
de très, très belles choses. Oh ! ce ne sera
qu'une affaire de superposition. » Emile et
Emma échangeaient des regards inquiets.
M. Evimore daignait enfin remarquer leur
ahurissement : — « Je vous demande pardon,
je suis mon idée, sans me préoccuper de...
C'est que je cherche à tirer parti de tout ce
que je vois et de tout ce que vous me dites. »
« Les albums? » demandait-il au chasseur qui
avait reparu, portant un objectif et tout un
attirail de photographe.
M. Robert étalait les albums sur la table;
c'étaient des collections de journaux illustrés;
M. et M""* Farnier comprenaient de moins en
moins. M. Robert les faisait asseoir à côté de
lui, monsieur à droite, madame à gauche :
« Nous allons feuilleter ces Revues, ce qui
nous évitera un tas d'explications. Ces Illus-
trés sont tous consacrés à la gloire de la
femme, la femme peintre, la femme artiste,
la femme sculpteur, la femme auteur. Fc'mina
a tenu longtemps le record, le Laurier d'Or
est en train de le supplanter ; Fémina a eu
3.
46 MAISON POUR DAMES
des trouvailles de génie. Je vais vous les faire
admirer et vous comprendrez alors ce que je
veux de vous ; car il n'y a pas que les photo-
graphies, il y a le texte qui les accompagne,
et c'est de la parfaite harmonie du texte et du
portrait que naissent l'intérêt et l'imprévu
qui passionnent l'opinion. Tenez dans ce
numéro, par exemple, cet article intitulé :
Que Font-elles'^. Article consacré à des femmes
de lettres célèbres et déjà mûres. Cette belle
dame poudrée aux allures de marquise; Sa
Majesté la reine de Roumanie, Carmen Sylva.
Que dites-vous de ce texte : S. M. la Reine de
Roumanie, Cannen Sylva... Ecrit en ce mo-
ment le livret cCiin opéra dont la musique sera
composée par le Jeune Florizel, un petit musi-
cien de treize ans, dont le talent s'affirme déjà
considérable... Ce petit Florizel est-il assez
cour d'Allemagne, principauté des Balkans
et xviii* siècle? On dirait une page de la vie
de la grande Catherine. Cette femme à figure
expressive, coiffée d'un tricorne de cour est
M™" Séverine. Il nous importe peu de savoir
DEVANT L OBJECTIF 47
qu'elle prépare, à Pierrcfonds, un roman
populaire. M™^ Daniel Lesueur, sur la place
Saint-Marc, à Venise, entourée de pigeons, a
la banalité d'une carte postale ; la Force du
passé, le roman qu'elle prépare, perd tout in-
térêt par le déjà vu du décor. Cette jeune
femme, assise sur un banc de jardin avec un
joli enfant, debout, appuyé contre elle, nous
charme et nous intrigue au contraire par sa
touchante attitude ; et puis la discrétion de la
réclame : Madame Gabrielle Rêvai prépare
deux volumes à Aix-les-Bains. C'est discret
comme un bouquet de violettes. » Cette lon-
gue femme au visage étroit de Luini, debout
contre un massif d'azalées, se recommande
surtout par la maestria de la pose car le texte
est insignitiant : M^"" J. Marni prépare une
grande féerie, une comédie : les Pacifiques.
M. Robert avait tourné la page : « Voyez au
verso. M'^'^de Peyrebrune nous informe qu'elle
passe ses étés à Biarritz et y peint au milieu des
rochers. Ce texte égare l'opinion, c'est une
femme auteur et non une femme peintre. Il
48 MAISON POUR DAMES
n'y a donc à retenir dans ces trois pages
que la reine de Roumanie et M""" Gnbrielle
Réval; mais tout cela est approximatif, puis-
qu'il s'agit de femmes connues et que vous
êtes à connaître. C'est de votre passé et de
votre présent qu'il faut informer le public.
Ces dames appartiennent déjà à l'avenir.
Vous saisissez, n'est-ce pas? »
Le jeune homme avait atteint un autre feuil-
let de l'album : « Prêtez toute votre attention à
ces pages intitulées : Ménages d'artistes. Le
public est très friand de l'intimité de ses gloi-
res. Je suis très fier de ce numéro, car j'y ai
collaboré. J'étais alors attaché à Fémina. »
^jme Parnier contemplait de tous ses yeux
une longue jeune femme à la physionomie
de langueur, debout sur les degrés d'un esca-
lier de jardin. La lourde retombée de sa robe
noire, répandue sur les marches, sa minceur
et la tristesse de son attitude la désignaient
comme une créature d'élite; des mimosas,
jaillis on ne sait d'où, l'emprisonnaient d'une
mouvante guirlande.
DEVANT L OBJECTIF 49
a M"""^ Edmond RosLand, faisait M. Robert,
lisez le texte, il est admirable : — 1/*"" Edmond
Rostand, exquiscment poète, s'est faite, main-
tenant, la Muse exquise de son jnari. Ce joli
homme au front de génie, à la tète pensive,
est le mari. Son texte est parfait : — M. Ed-
mond Rostand, toujours insatisfait, recherche
les encouragements de M'^" Rostand, qui
entoure son mari de mille sollicitudes. C'est
la réclame cubique. Ce couple, penché sur un
manuscrit, est le ménage Catulle Mendès. Je
me suis opposé de toutes mes forces à cette
attitude; elle donne au mari, comme à la
femme, un caractère trop bourgeois. Le texte
vaut la photographie : M. et M"^ Catulle
Mendès. — Sont de grands travailleurs. S'ils
ne collaborent jamais effectivement au même
ouvrage, ils se consultent réciproquement sur
tout ce qu'ils font, et l'un nest véritablement
satisfait de sa besogne que si l'autre l'ap-
prouve. Le public n'aime pas les ménages si
unis. Cette intimité rappelle, il est vrai, Plii-
lémon et Baucis, mais fait songer aussi à
50 MAISON POUR DAMES
M. et M""' Denis, La photographie et le texte
du ménage Dorchain sont un chef-d'œuvre :
il/, et M"^" Dorchain vivetit très simjylement
parmi de belles œucres d'art. Le texte et la
photographie sont de moi. Je ne vous parle
pas de M. et M™* Henri de Régnier. Tout ce
que font ceux-là est si discret que ça ne dépasse
pas la rampe. C'est une élégance. »
« — Oh ! mais rien de plus facile, alors,
s'exclamait M""^ Farnier ; cela va être char-
mant de nous photographier, Emile et moi ! »
M. Robert arrêtait ce bel élan : « Ah ! distin-
guons, madame, il s'agit, ici, de ménages
d'artistes. MM. Rostand, Catulle Mendès, Dor-
chain, Henri de Régnier sont des poètes, des
écrivains connus. M. Farnier est fonction-
naire, sa photographie n'aurait aucune raison
d'être, aucune saveur. Ce n'est pas la femme
c'est le mari qui fait le ménage d'artistes.
Florise d'EUébreuse a beau être un déli-
cieux poète, son intérieur sera toujours un
intérieur bourgeois. Y évoquer la présence
de M. Farnier serait dangereux; M. Far-
DEVAM L OBJECTIF 51
nier ne sera jamais que le mari de la
Reine. »
Emile trouvait que M. Evimore allait un
peu loin; il se rebiffait : « Oh ! je vous en
prie, ne prenez pas ce que je dis au pied de la
lettre, s'exclamait M. Robert, j'exagère à des-
sein pour vous faire comprendre. Il y a mieux
que l'harmonie du texte et de la photographie
pour surexciter le public, il y a l'antithèse de
ce texte avec le personnage que s'imagine
l'opinion. Une légende veut les artistes viveurs
altérés d'émotions violentes et s'agitant dans
le désordre et la passion. On les représente
dans des intérieurs d'étude et de calme, la
chose est très, très forte... Dé même pour ce
numéro, que je ne fais que vous soumettre,
à titre de renseignement : Artistes parisiennes
en vacances. Où vont-elles ? On croit, généra-
lement, les actrices dépensières, affolées de
plaisirs et brûlées dans la vie des ardeurs
outrancières qu'elles incarnent au théâtre.
Admirez l'antithèse. Cette jeune femme, s'at-
tardant, en large capeline de jardin, au ber-
52 MAISON POUR DAMES
cernent d'un rocking-chair et là, dans l'om-
bre feuillue d'un parc, s'amusantà câliner un
chien, c'est M"" Segond-Weber, l'étoile de
rOdéon, aujourd'hui sociétaire : — M""^ Se-
cond-Weber, dans sa propriété, sur les bords de
la Marne, se repose des fatigues du théâtre en
élevant des bêtes, — des chiens, des oiseaux,
des tapins et des poules. Eh bien, le public est
ravi d'apprendre qu'une tragédienne de la
valeur de M""* Segond-Weber, au lieu de poi-
gnarder et d'empoisonner les gens et de se
consumer d'amour, comme Camille, Lucrèce
Borgia et Marie Tudor, se consacre, dans la
vi^ réelle, à l'élevage des poules et des
lapins. Cette belle personne, campée au pied
d'une meule de foin, avec, à la main, un
râteau de faneuse, est M"^ Marthe Régnier, à
Bois-le-Roi : Retour de Londres et fixée pour
quelques jours à la campagne, elle partage
son te7nps entre l'automobile, l'équilation et le
travail des champs. Rien de bien saillant,
comme vous voyez. Le souci du sport gâte
un peu ces vacances-là. La photographie du
DEVANT L OBJECTIF o3
dessous, trop noire et mal réussie, représente
W Berthe Bady à Forges-les-Eaux : M"' Ber-
the Bady se prépare aux fatigues de la sai-
son prochaine, dont elle sera une des étoiles
les plus recherchées (la phrase est maladroite),
en pratiquant des sports un peu rudi?7ientaires,
le canot à rames et la projnenade à âne.
« Quant à celle-ci... (M. Robert désignait,
allongée dans l'herbe haute d'une prairie, une
longue forme blanche enroulée, tirebouchon-
née plutôt dans les plis compliqués d'une
tunique d'ange ou d'une chemise de nuit de
l'espèce d'abat-jour en mousseline, dont s'om-
brageait le profil de la femme étendue là,
dans un abandon prétentieux et voulu, fei-
gnant de lire ou lisant, et M"^ Farnier s'éton-
nait. M. Robert scandait la légende : M"*
Georgette Leblanc, a Cruchet-Saint-Siméon.
— J/""^ Georgette Leblanc unit, dans sa dis-
traction de vacances, la simplicité' de la vie
rustique aux difficultés de la vie littéraire...
Il eût mieux valu, peut-être, ne pas parler de
simplicité, déclarait M. Robert, d'un ton
*54 MAISON POUR DAMES
bref... En somme, la palme de ces pages
demeure àM"*" Piérat... i¥"* Piérat, à Bougi-
val emploie ses loisirs à coudre et à broder de
délicats otivrages de lingerie. Regardez, ma-
dame et monsieur. La pose est charmante,
d'un naturel exquis, et M"^ Piérat est une des
plus jeunes et des plus talentueuses pension-
naires de M. Claretie. Elle a mis dans le
mille. Ceci pour vous prouver... — et M. Ro-
bert fermait la livraison — que le public est
un grand enfant, épris surtout d'imprévu. Il
est ravi d'apprendre que ses artistes préférées
ont des goûts de petites bourgeoises, mais ce
qui le ravit dans une tragédienne et une
éloile de comédie, le décevrait en vous. 11
exige plus d'envolée de ses poétesses, et nous
avons là le modèle du genre ».
Et le photographe atteignait une autre
publication.
Illa feuilletait lentement, il y eut un silence :
« Ça, c'est le nec plus ultra du genre. On
ne peut pas aller plus loin, on ne peut pas
faire mieux, et ce n'est pas Fémina qui en
DEVANT l'objectif 53
tient le record, mais la Vie heureuse. Et
notez qu'il s'agit d'une poétesse, d'une écri-
vain comme vous.
« M°^ Lucie Delarue-Mardrus. Vous ne
pouvez ignorer ce nom! M"° Lucie Mardrus,
M'"^ de Montgomery et M""^ de Noailles sont
actuellement les trois premières poétesses de
France. Vous allez bientôt, être la quatrième
madame. Non seulement M"^ Lucie Mardrus a
du génie, mais elle a Ir. chance d'avoi.r pour
mari un érudit et un voyageur doublé du
plus rare écrivain. Auteur de la plus belle
traduction des Mille et une miils^ M. Mardrus
a préparé une traduction du Coran et vient
dètre commissionné par le gouvernement à
travers l'Algérie et la Tunisie pour recueillir
les documents nécessaires à son œuvre.
M. Mardrus a emmené avec lui sa jeune
femme. Non seulement M"" Lucie Mardrus a
eu la chance de parcourir et de visiter le
plus beau pays du monde, mais son mari a eu
la géniale idée de la kodachquer dans les sites
les plus imprévus et les costumes les plus
56 MAISON POUR DAMES
captivants. Le numéro, dont je vous fais les
honneurs, est consacré aux voyages de
jyjme Mardrus à travers la Haute- Afrique. Au
point de vue public, c'est la plus admirable
réclame. Vous me suivez, n'est-ce pas? Je
vous fais grâce du médaillon. M"^ Lucie Mar-
drus a un très joli profil, mais moins joli que
le vôtre, madame. Examinez, à gauche, ce
jeune boy à cheval, la tête auréolée d'un
grand feutre boer. Bien en selle et droite sur
les élriers, cravatée de haut sur un col carcan,
c'est M""" Lucie Mardrus elle-même. Le texte
est explicite : Montée comme un garçon sur
un cheval arabe, svelte et fine, cette jeune
femme qui rêve d'explorer V Arabie, chevauche
devant les horizons infinis du désert. Ce jeune
homme la cigarette aux lèvres, le poing sur
la hanche, guêtre de cuir fauve et pantalonné
de velours, est encore M"'^ Lucie Mardrus,
Comment voulez-vous que le lecteur résiste
à un travesti aussi suggestif? Plus bas, nous
retrouvons la jeune femme vêtue d'une lon-
gue tunique, debout contre une balustrade
DEVANT L OBJECTIF 57
qui domine le désert. Ici, le texte est un
chef-d'œuvre : Sur la colline de Byrsa, qui
fut la citadelle de Carthage, devant le pay-
sage désolé où frémissent quelques oliviers^ la
jeune femme, ayant repris la longue robe des
Muscs, met sur ces ruines la grâce du génie
vivant. Il n'y a rien à ajouter à cela... Je vous
fi il grâce de la photographie oii M""* Mardrus
est reproduite dans les jardins de la Marsa,
causant avec la princesse Nazeli. En Tunisie,
toutes les étrangères démarque sont admises
auprès des princesses beylicales ; je vous fais
grâce du cul-de-lampe où la poétesse nous est
montrée causant avec son mari en zouave. En
Afrique qui est-ce qui n'a pas un zouave ou un
spahi dans sa vie? mais le cliché où s'affirme
le génie de ce mari bon organisateur de la
cloire de sa femme, c'est celui du milieu de la
page. Admirez ce jeune garçon assis, les jam-
bes croisées dans les racines d'un arbre. Le
complet kaki de nos coloniaux l'étoffe et l'af-
fine à la fois; un passe-montagne, savam-
ment ramené sur les yeux, le coiffe d'une tiare
o8 MAISON POUR DAMES
de sphinx. C'est presque un portrait de Maître ;
la légende est digne du portrait : Les monta-
gnes de la Kroumirie, i^rolongeant leurs j)lans
étages, sont couvei^tes d'une double végétation
où la haute futaie des -pays du hord se mêle
aux arbustes quia.i)nent le soleil, à F arbousier
et à Vazérolier. M'^^ Delarue-Mardrus, au
cours d'une chevauchée^ se repose ici, sous un
chêne 2ee;i. Remarquez, le chêne zéen est tout !
ah ! ce chêne zéen, quelle trouvaille ! quel
coup de maître, oh ! ce chêne zéen ! »
M. Robert s'était levé, transporté d'enthou-
siasme. 11 se tournait vers le couple : « Voilà,
il faudrait trouver pour vous quelque chose
d'analogue, madame ; mais voilà, je cherche
et je ne trouve pas. »
Emile et Emnia ne trouvaient pas non plus ;
le ménage était perplexe. Une angoisse et
une stupeur les figeaient. Si la gloire était à
ce prix, lalutte devenait impossible. Comment
entrer en lice avec des existences aussi mou-
vementées"? M"*" Farnier n'avait jamais par-
couru la Kroumirie et les sables du désert ;
DEVANT L OBJECTIF 59
^|me Parnier n'avait jamais chevauché, traves-
tie en garçon, sur les routes de la Haule-
Afrique ; elle n'avait jamais chaussé de guêtres
d'homme, et coilTé le chapeau boer. Revêtue
de la longue robe des Muses, elle n'avait
jamais rêvé dans les oliviers de la Byrsa, pas
même devant ceux de la vallée du Rhône !
M. Farnier n'avait servi ni dans les zouaves
ni dans les spahis ; elle n'avait pas de prin-
cesse beylicale dans sa vie ; elle ne s'était
jamais reposée sous un chêi;o zéen ! Un im-
mense découragement dévastait son joli
visage.
M. Robert avait pitié : « Qu'à cela ne tienne!
nous trouverons quelque chose. Et d'abord,
je vais vous photographier. — Tout de suite?
— Mais oui, mais oui. Cet appartement a du
style et le jour est bon. » M. Evimore voulait
profiter de l'expression de mélancolie, dont
venaient dô se poétiser les traits de son mo-
dèle. Il ne laissait pas M""^ Farnier se repren-
dre; il ôtait lui-même les rideaux de vitrage
d'une des hautes fenêtres et campait la jeune
60 MAISON POUR DAMES
femme contre, debout, une tempe appuyée à
la vitre, la silhouette bien en valeur sur le
ciel et les toits entrevus du Louvre. D'une
main familière il faisait bomber en deux ban-
deaux flous les boucles défrisées de Florise et
inclinait un peu cette tête charmante. La
lumière frisante du dehors en affinait encore
le profil perdu. M""" Farnier donnait deux fois
la pose, et puis ce fut une troisième attitude.
M. Robert conduisait la jeune femme auprès
de la console, et, toujours debout et la tête
penchée, lui faisait arranger la haute gerbe de
lilas blanc dans son vase : la pose était tout
à fait exquise.
D'un doigt expert, M. Robert avait échancré
l'ouverture du corsage et dégagé la ligne du
cou. M""* Farnier avait une si jolie nuque, il
fallait qu'on la vît. Il fit mieux ou pis. S'em-
parant d'une paire de ciseaux qui traînait sur
une table, en cinq sec, avant qu'Emma eût le
temps de protester, il décousait les manches
de sa robe et les relevait jusqu'au-dessus du
coude. M. Farnier, qui assistait, énervé, à
DEVANT L OBJECTIF 61
toutes ces familiarités, croyait, cette fois,
devoir intervenir : — « Mais, monsieur, il y
a des bornes ! » Emma l'arrêtait d'un coup
d'œil. Robert faisait pour le mieux, il fallait
le laisser faire. Le photographe prenait trois
poses de la dame au vase : « Je vous soumet-
trai les épreuves après-demain. C'est très
bien venu ; vous serez contente », et, pendant
que le chasseur réemballait tout l'attirail :
Pour les poses en plein airs il en faudra bien
trois ; nous prendrons jour le plus tôt possible.
— Comment, de plein air? M. Farnier s'éru-
pait : « Mais oui, nous allons faire madame
devant la rade de Toulon, et puis à Ville-
neuve-les- Avignon. C'est une aubaine que le
décor de ces deux villes. — Mais comment,
puisque nous sommes à Paris ? discutait ce
mari tatillon. — Oh ! ne vous préoccupez
pas, c'est notre affaire: c'est un jeu d'enfant.
Il suffira que madame vienne poser devant un
grand espace, la terrasse de Bellevue ou de
Saint-Germain, le parc de Saint-Cloud peut-
être. — Mais... — Un jeu d'enfant, vous dis-
4
62 MAISON POUR DAMES
je. Nous procédons par superpositions... lime
reste à vous remercier, madame. » Et M. Ro-
bert prenait congé.
Les deux époux se regardaient ahuris.
iv
POUR RÉUSSIR !
Après le dcjeiiner, M. Farnier consulta, à
la quatrième pag^e du journal, le programme
des spectacles et proposa un tour en voiture
au Bois ; Emma accepta avec joie la proposi-
tion d'une soirée au théâtre, mais déclina la
promenade. Elle voulait courir les grands
magasins, visiter les expositions du Louvre et
des Trois-Quartiers pour se renseigner sur la
mode. M. Farnier haussait les épaules: elle
verrait la mode bien mieux au Bois que par-
tout ailleurs ; le Bois, les Acacias surtout,
étaient le rendez-vous de toutes les élégances,
c'était là que paradaient et se rencontraient
les plus jolies femmes de Paris. Emma trouva,
pour une fois, que son mari avait raison ; elle
consentait à la promenade, mais à quatre
64 MAISON POUR DAMES
heures ; le défilé ne commençait pas avant.
Pour la soirée, Florise d'EUébreuse se réser-
vait de choisir le théâtre ; elle voulait un
théâtre du boulevard, suivi par un public
mondain, où elle pût rencontrer des femmes
vraiment mises et se renseigner sur les robes.
Elle en avait trois à commander ! Elle vou-
lait au programme une pièce moderne, car
les toilettes des artistes pouvaient lui être,
aussi, d'un précieux renseignement. M. Far-
nier écoutait avec stupeur et acceptait les
volontés de sa femme ; c'était, en somme, sa
carrière à elle, qui se décidait.
En rentrant, à six heures, le ménage trou-
vait à l'hôtel un télégramme et un chasseur du
Laurier cl Or, porteur d'une lettre : elle était
de M. de Farenbourg. L'aimable directeur rap-
pelait à ses invités qu'il comptait absolument
sur eux pour dîner, le lendemain, chez Pail-
lard ; son automobile viendrait les prendre le
soir à huit heures. L'enveloppe contenait, en
plus, un pli cacheté à l'adresse de Florise
d'EUébreuse : la jeune femme y trouvait un
POUR Réussir! 65
billet de mille francs avec la carte de M. de
Farenbourg. C'était la bourse de voyage pro-
mise ù la lauréate hors concours. M"* Farnicr
répondait immédiatement, et de sa belle
encre, à ce directeur magnifique, et dans le
bureau même de l'hôtel.
Le télégramme était de M. Evimore ; l'ar-
tiste demandait à la jeune femme une heure
desajournée du lendemain; il était urgent
d'arrêter le jour des poses en plein air, il fal-
lait aussi convenir du costume à adopter, et
M. Evimore demandait humblement à M""^ Far-
nier de vouloir bien lui soumettre sa garde-
robe ; rheure de la jeune femme serait la
sienne. M. Evimore avait développé les clichés
de la matinée, ils étaient merveilleusement
venus. Avec un modèle comme elle, il était
sûr de l'aire de belles choses et il mettait res-
pectueusement toute sa personne à ses
pieds.
Le lendemain, vers six heures et demie, en
entrant chez sa femme, M. Farnier ne la
4.
66 MAISON POUR DAMES
reconnaissait pas. Dans la chambre violem-
ment éclairée, une créature de luxe et de
séduction se cambrait devant la glace d'une
console encombrée de bougies allumées. Ce
teint éblouissant, ce sourire de nacre entre
des lèvres touchées de fard, ces yeux alan-
guis de kohl sous le casque d'une chevelure
ramenée sur le front et dégageant toute la
ligne de la nuque, n'étaient ni le teint, ni le
sourire, ni les yeux d'Emma ; c'était pourtant
bien elle. La gorge de la jeune femme saillait
aussi, plus provocante. Le Conservateur des
hypothèques eut un vertige. M"^ Farnier avait
la poitrine et les bras nus ; sa chair laiteuse
transparaissait à travers les mailles nacrées
d'un boléro de jais blanc. La jeune femme
avait tout le haut du corps comme gainé dans
un filet de givre.
Un sourire énigmatique aux lèvres, la belle
Emma se tournait vers son mari et le fixait
d'un œil espiègle, ses doigts maniaient les
branches d'un précieux éventail.
— Gomment, c'est toi ! » Et sa phrase se
POUR RÉUSSIll! 67
perdait dans un balbutiement ; le fonction-
naire venait de s'aviser qu'Emma avait les
pieds gantés de bas de soie à jour et portait au
cou un collier de rubis roses étranger à son
écrin ; il venait, il est vrai, de reconnaître la
robe : une robe de moire gris perle qu'il avait
toujours connue montante et qu'il retrouvait
décolletée ; il arrachait enfin un cri de sa
gorge:
— Tu ne vas pas sortir comme ça ? — Com-
ment, comme ça ! suis-je donc si ridicule ?
— Mais tu es nue ; tu ne te vois pas ? —
Nue? » Et Florise d'Ellébreuse avait un cabre-
ment de jument sous l'éperon : — Mais, j'ai
des manches qui s'arrêtent aux coudes et j'ai
un gorgerin de jais. — C'est de la folie, nDus
allons au théâtre, ma chère. — Justement.
Hier soir, au Vaudeville, j'ai observé les autres
femmes et j'ai étudié les avant-scènes ; nous
sommes en loge, mon cher ami, et il faut
bien faire honneur à M. de Farenbourg. »
Emile était ébranlé, il trouvait sa femme
jolie, trop jolie : — Mais nous dînons au res-
68 MAISON POUR DAMES
laurant, ma chère. — Mais en cabinet parti-
culier. M. de Farenbourg est trop galant
homme pour nous inviter dans la salle com-
mune.
Florise avait réponse à tout. Emile ne se
tenait pas pour battu : — Et vous avez mas-
sacré votre robe, la robe de notre lendemain
de noce? — Ah ! mon Dieu, parce que j'ai
décousu les manches et échancré un peu le
corsage, nous rétablirons tout cela à Avignon.
— Avignon ! plût au ciel que nous ne l'eus-
sions jamais quitté ! Vous avez l'air d'une
cocotte et je ne vous présenterai jamais ainsi
à mon ami de Farenbourg. — Et vous aurez
tort, car M. de Farenbourg a des idées tout
autres que les vôtres et me trouvera très bien
ainsi. C'est sur les conseils de M. Evimore,
qui le connaît, que j'ai combiné cette toilette.
— Ah ! comment ! ce monsieur est encore
venu ici ? — Mais oui, vous le sjivez bien.
C'était convenu pour arrêter le jour de mes
poses en plein air et choisir les costumes et,
comme il a un goût exquis, je l'ai consulté
POUR réussir! 69
pour ma robe de ce soir; j'étais assez perplexe.
C'est lui qui m'a conseillé cette demi-peau.
— Vous dites ? — Oui, celte demi-peau et ce
boléro de jais blanc ; cela parisianise un peu
le côté province de cette moire grise. — Et
ces bas à jour et ce collier de rubis, c'est
aussi ce monsieur qui vous les a conseilles ?
— Parfaitement! — Et ce maquillage? — Le
maquillage est de moi. — C'est celui d'une
fille. — Il est de votre goût. Quand vous êtes
entré, vous me regardiez avec des yeux... Je
vous connais. » Emile sentait le feu lui mon-
ter au visage. L'impertinence et la perspica-
cité d'Emma le démontaient; on lui avait
changé sa femme : — Et ce boléro, et ces bas
de soie, et ce collier, c'est ce monsieur qui les
a payés ! — Vous êtes fou ! les mille francs du
Laurier d'Or, ne sont-ils pas à moi? Et puis,
tenez, vous êtes un grand enfant, faisait-elle
en lui frôlant la joue du velin de son éven-
tail, les bas valent quinze francs, les rubis
sont faux et le boléro est une occasion, un
solde du Louvre. Le tout ne m'a pas coûté
70 MAISON POUR DAMES
deux cents francs. — A payer demain matin,
sans doute ? — Non, c'est déjà fait. — Gom-
ment? — Avec le billet de cinq cents francs
que j'ai soulevé de votre portefeuille quand
vous avez changé les mille francs, hier soir,
au bureau de l'hôtel. » M. Farnier était atterré;
non, ce n'était plus Emma. Quel vent de per-
dition avait passé entre eux deux? — Et cet
éventail? faisait M. Farnier, s'avisant du tra-
vail et de la valeur d'un véritable objet de
prix. — Ça, c'est un cadeau, faisait minutieu-
sement la jeune femme. — Et de qui? »
M. Farnier se sentait pâlir. — Mais du Laurier
d'Or. — Du Laurier, ah ! ça, c'est que je ne
permets pas à Farenbourg de vous faire des
cadeaux pareils. — Mais le cadeau n'est pas
de M. de Farenbourg. Lisez cette lettre, il yen
aune autre de lui. Celle-là d'abord. » M. Far-
nier déchiffrait avidement un bristol nzur,
timbré d'un large cachet argent.
Madajïie,
Permettez-vous à un grand admirateur., que
POUR REUSSIR
dis-je, à lin fanatique de votre beau talent, de
saluer en vous un lever d'étoile et daignerez-
vous accepter, en hommage d'une ferveur toute
littéraire^ ce bibelot qui naqitiin mérite, celui
d'avoir servi jadis à M""" de Scvigné, legs d'un
écrivain de race à un écrivain de génie.
Mon ami, M. de Farenbourg , m'affirme
que mon âge et ma situation au Laurier d'Or
me permettent la hardiesse de ce geste, geste
d'aïeul, hélas! vers la radieuse jeunesse qui
fleurit en vous.
Et c'était signé : Albert Agrado.
— Mais qu'est-ce que celui-là ? interrogeait
Emile. — Lis maintenant ce mot de ton ami
Henri.
Madame, écrivait de Farenbourg, ne vous
alarmez, ni ne vous effarouchez, je vous en
prie, ni de la lettre, ni de l'envoi de mon ami
Agrado, C'est im vieil original et un vieil ami
du Laurier d'Or, presque le fondateur de la
maison. Immensément riche et épris d'art et
72 MAISON POUR DAMES
d'artistes, fanatique du beau, cest lui qui a eu
ridée de notre Revue et en a fourni les -pre-
miers fonds ; cest lui qui^ il y a cinq ans,
m'en confia la direction, le Laurier a prospéré
depuis. Cest lui qui, président du jury, s'est
enthousiasmé de votre poème et a exigé la
mention hors concours. Il brûle de connaître
Florise d'Ellébreuse et vous dînerez ce soir avec
lui; je n'ai pu lui refuser cette faveur. Je vous
en supplie, madame, ne vous formalisez ni de
sa lettre ni de son envoi. Il ne vous connaît
pas, ce n'est donc pas à la femme que s'adresse
son enthousiasme, mais à la poétesse. D'ailleurs
cest un vieil enfant. Il faut lui passer quelque
chose et M. Farnier ne peut pas s'alartner ;
mon ami Albert aplus de soixante ans. Je vous
dis donc à ce soir et je mets à vos pieds les
hominages de votre...
— Eh ! bien, tu vois... — Je vois que c'est
complet et de Farenbourg fait un drôle de
métier de s'entremettre entre toi et ce vieil-
lard. — Mon ami, il faut te soigner, tu es
POUR réussir: 73
vraiment trop de la province. Allons, vas t'ha-
Liller, il est plus de sept heures, — Mais...
— Il n'y a pas de mais, sommes-nous venus
ici, oui ou non, pour ma carrière ? Est-ce de
^jme parnier ou de Florise d'Ellébreuse qu'il
s'agit ? — Est-ce que le monde distinguera ?
— Le monde est à plat ventre devant le suc-
cès ; rimportant est de réussir. La poétesse
inconnue a su plaire à M. de Farenbourg et à
M. Agrado; c'est à la femme maintenant de
les conquérir. — Ah ! tu les conquerras. »
Le matin même, pour complaire à sa
femme, M. Farnier s'était résigné à acheter
trois chemises de soirée à plastrons plissés
et mous, le dernier cri, lui avait affirmé le
chemisier, plus une cravate 1830 et un gilet
de moire. Il était entré dans la voie des con-
cessions ; il se laissait pousser par Emma dans
sa chambre.
— L'automobile de madame est en bas,
venait annoncer le garçonp.
Florise d'Ellébreuse rentrait de sa soirée,
5
74 MAISON POUR DAMES
troublée, énervée et perplexe, M. de Farcn-
bourg ne l'avait pas éblouie. Elle n'avait pas
été la dupe de son obséquiosité impertinente
el de ses salamalecs sur sa beauté, son talent
et son génie. Si vaniteuse que fût Emma,
l'encens était par trop grossier. Elle avait
goûté davantage la délicate flatterie et la timi-
dité, peut-être voulue, de M. Agrado. Le sexa-
génaire avait paru vraiment ému, sinon
décontenancé, par sa présence. La jeune
femme sentait qu'elle avait fait sur le vieil-
lard une vive impression et lui en était recon-
naissante.
Elle avait trouvé à M. de Farenbourg un
physique de bellâtre et une élégance de den-
tiste. Comment Emile avait-il pu s'en laisser
imposer par ce luxe rastaquouère, il avait
accordé à ce pitre une distinction de diplo-
mate ! Florise commençait à mépriser son
mari. Par contre, M. Agrado, volontairement
effacé, le teint r(èse et les cheveux comme
poudrés à frimas, tant leur neige était légère,
lui avait plu par la réserve de ses manières et
-^ POUR réussir! Td
la malice atténuée de fort beaux yeux noirs,
deux yeux en vérité demeurés éloquents on
dépit de l'âge.
Le ménage avait trouvé les deux hommes
au premier, dans un salon du cabaret. M. de
Farenbourg s'y cambrait, impeccable dans un
liabit à revers de moire, évidemment coupé à
Londres. Un gilet de velours blanc épingle le
pinçait à la taille comme un dandy de 1830 ;
la haute cravate de mousseline et le col car-
can étaient d'un personnage de Balzac. Les
boutons de turquoise du gilet et les perles
grises du plastron avaient offusqué la jeune
femme, et puis M. de Farenbourg avait trop
de bagues. La tenue de M. Agrado était celle
d'un vieillard soigné ; son linge éblouissait
dans l'échancrure d'un gilet de velours noir ;
le diamant, qu'il portait au petit doigt, jetait
des feux d'escarboucle. C'étaitune pierre d'au
moins trois mille. Emma, dans la matinée,
avait arpenté la rue de la Paix et s'était déjà
documentée sur la valeur des bijoux.
On s'était mis à table sur des compliments
76 MAISON POUR DAMES
réciproques ; le menu était des pjus soigné :
les deux potagesj crème de laitue et bisque,
les ris de veau pointes d'asperges, les crous-
tades de homard et le pintadeau sur canapé
avaient été commandés par un raffiné. Le
château Yquem et la tisane de Moët les arro-
saient, M. Agrado blâmait les cailles en caisses
comme faisant double emploi, mais Emma
ayant déclaré qu'elle les adorait, il avait
retiré ce qu'il avait dit et galamment lui avait
baisé la main. M. de Farenbourg renchérissait
en commandant une salade de truffes. Emile
se récriait. Ce vieil Henry voulait donc les
faire mourir. Emma, les joues allumées, une
pointe de griserie dans les yeux, riait main-
tenant à tous les propos de M. de Farenbourg,
la glace était rompue. En entrant, M™* Farnier
avait senti que le journaliste la détaillait et la
trouvait mal mise. Il avait eu une moue signi-
ficative en lorgnant de haut le boléro de jais
blanc ei le collier de rubis roses. Maintenant
on était bons amis.
— Voyons, vieux camarade, faisait-il à
POUR réussir! ""7
M. Agrado, n'ai-je pas eu raison de faire venir
cette petite femme à Paris? C'était un crime
que de laisser un tel joyau en province.
Ici M""^ Farnier est dans son cadre. » Le sexa-
génaire avait un sourire discret : — Moi, je
trouve que M"*' Farnier est partout chez elle.
Dans un musée, c'est le portrait qui fait la
fortune du cadre et non le cadre qui fait la
valeur du portrait. » Emma savait gré au
vieillard de sa réflexion, elle posait sur lui
deux grands yeux veloutés de caresse.
M. de Farenbourg avait demandé l'addition,
les autos les attendaient en bas, celui du direc-
teur du Laurier et celui du sexagénaire. Le
banquier montait dans le sien avec la jeune
femme et M. dé Farenbourg prenait avec lui
le mari. On arrivait au théâtre à la fin du
deuxième acte ; dès le vestibule, Emma ôtait
vivement son manteau, qu'elle sentait mes-
quin et le regrettait aussitôt. Elle était la seule
femme qui errât, les épaules nues, dans les
couloirs.
M. de Farenbourg l'installait sur le devant
78 MAISON POUR DAMES
de la loge à côté de M. Agrado et entraînait
Emile au foyer. C'était l'entr'acte.
Le banquier devait être très connu, car, à
peine assise auprès de lui, Emma s'était sentie
le point de mire de toutes les lorgnettes des
fauteuils et des loges. La provinciale rougis-
sait, très gênée ; quelque chose la suffoquait.
Dans l'auto, le vieillard l'avait remerciée en
termes très émus d'avoir accepté son éventail;
il lui était on ne peut plus reconnaissant
d'avoir bien voulu s'en servir au dîner du
soir. Il en avait une collection admirable et
espérait bien que la jeune femme lui ferait
l'honneur de la visiter un jour, et, dans un
mouvement de coquetterie, Florise avait
appuyé le dos de sa main gantée sur les lèvres
du vieillard. Elle les avait eues au même ins-
tant sur la chair nue de son poignet. On arri-
vait au théâtre.
Maintenant dans le tête-à-tête de la loge,
Emma regrettait son élan de tout à l'heure,
M. Agrado avait reculé un peu sa chaise et
posé sa main dégantée sur le dossier de son
POUR réussir! 79
fauteuil. Florise sentait cette main au creux
de ses épaules. Un hasard, qu'elle savait
^l'être pas un hasard, l'avait posée sur sa
nuque et de là assez bas dans le dos ; la jeune
femme très rouge n'osait dire au banquier de
retirer sa main, elle s'inclinait le plus quelle
pouvait en avant, mais la main suivait son
inclinaison et elle devinait les yeux de
M. Agrado plongés dans son corsage, explo-
rant avidement le vallonnement de ses seins.
Son mari rentrait et le banquier retirait sa
main. M. de Farenbourg rapportait un sac de
fruits frappés. On picorait des fraises et des
alizés ; la pièce continuait, M. Agrado remet-
tait sa main.
Après le théâtre, l'auto du banquier jetait
le ménage à son hôtel. M. de Farenbourg
ramenait dans le sien M. Agrado. Le directeur
du Laurier d'Or avait offert d'aller souper
chez Durand ou chez Larue, M""" Farnier avait
refusé.
Dans l'auto, qui les ramenait rue de
Beaune, Emma, un peu nerveuse, cherchait
80 MAISON POUR DAMES
querelle à son mari. — Qu'est-ce que M. de
Farenbourg pouvait bien avoir à lui dire et
pourquoi l'avail-il laissée seule à tous les
entr'actes, — Âh ! justement, c'est une com-
mission que j'ai à te' faire de la part de ce
cher Oscar, voilà! » M. de Farenbours: l'avait
pris à part pour le complimenter sur son
élégance et sa beauté à elle, Emma, mais il
ne lui avait pas caché que les robes, qui étaient
de mise à Avignon, ne convenaient pas du tout
à Paris. Florise d'Ellébreuse allait devenir du
jour au lendemain le point de mire de toutes
les curiosités et de toutes les admirations, il
fallait que la lauréate hors concours du Lau-
rier d'Or se montrât digne de sa réputation
de beauté et de génie. Or, à Paris, la répu-
tation d'une femme est dans les doigts de son
couturier ; trois robes d'une bonne maison et
l'on est à la mode. Par exemple, à la soirée
que le Laurier allait donner en l'honneur de
ses lauréates, il fallait que Florise d'Ellé-
breuse eût un triomphe. C'est là qu'elle serait
officiellement présentée à Tout-Paris ; une
POUR RKUSSia
robe étourdissante de luxe ou de simplicité
s'imposait. Il fallait en plus une robe de ville
et une robe de dîner; celle que M"** Farnicr
avait ce soir était bonne pour les petits
théâtres, ceux où l'on va en baignoire grillée,
ou les scènes de Montmartre.
Les deux époux étaient rendus. M. Farnier
prenait les bougeoirs et les clefs dans le pre-
mier casier et montait en avant, éclairant sa
femme. Le bon hôtel Fiorian s'éteignait à par-
tir de onze heures. — Ah ! il a dit cela ?» et
la voix d'Emma stridait un peu brève, « et
qu'a-t-il décidé, ce cher M. de Farenbourg.
— Voilà ! » Emile venait d'ouvrir la porte.
— Le Laurier d'Or a un traité de publicité
avec Millaux sœurs, les grandes couturières
de l'avenue de l'Opéra, Oscar va leur télépho-
ner demain à la première heure et prendre
rendez-vous pour toi. Il faudra que tu y sois
à quatre heures. M"* Millaux cadette t'attendra
avec la comtesse des Glaïeuls. — Qui ça, la
comtesse des Glaïeuls ? — Le courriériste
mondain du Laurier^ la rédactrice chargée
82 MAISON POUR DAMES
des modes. Elle a, paraîl-il, un goût précieux.
— Et celte dame va diriger mon goût? »
M. Farnier ne voyait pas que sa femme était
devenue très pâle. — Sans doute, cette dame
a plus l'habitude que toi. — Et ces robes,
qui est-ce qui va les payer, demandait la
jeune femme d'une voix sifflante? — Mais ton
compte ouvert au Laurier, puisque tu vas y
collaborer. Oscar te commande un roman, et
puis Millaux sœurs nous traiteront en amis,
nous sommes de la maison, elles nous feront
des prix spéciaux. » Le mot d'imbécile mon-
tait aux lèvres de Florise, elle le retenait entre
ses dents. — Alors, c'est dit, demain à quatre
heures, ma mie ? » demandait ce bon mari.
Emma s'était brusquement levée : — Demain
ù quatre heures, impossible, je serai à Belle-
vue, je donnerai séance à M. Robert ; et puis
je trouve que M. de Farenbourg dispose trop
à son gré de mon temps ; je ne suis pas sa
chose, que diable, non. C'est trop fort, c'est
trop fort. » Et mordillant entre ses dents la
batiste de son mouchoir, M"'' Farnier éclatait
POUR Riiussm! 83
tout à coup en sanglots. Le Conservateur des
hypothèques demeurait abasourdi; il ne com-
prenait rien à cette crise de larmes. — Tu as
bu trop de Champagne, tuas bu trop de Cham-
pagne, chérie. Allons, couche-toi. Demain il
n'y paraîtra plus ! »
V
L'AVANT-GOTJT DE LA GLOIRE
j^jrae Farnier revenait de Bcllevue avec
M. Robert. M. de Farenbourg avait mis com-
plaisamment une de ses autos à sa disposition.
Dans la matinée, la jeune femme, encore toute
vibrante des événements de la veille, avait
été elle-même au bureau de poste téléphoner
au Laurier d'Or. Elle ne pourrait être à quatre
heures chez Millaux sœurs. A quatre heures,
elle serait à Bellevue à donner des poses de
plein air à M. Evimore. «Qu'à cela ne tienne,
chère madame, avait répondu M. de Faren-
bourg, nous allons téléphoner aux sœurs Mil-
laux de vous attendre à cinq heures. Vous
n'allez pas aller à Bellevue en chemin de fer,
mon auto est à vos ordres. A quelle heure
86 MAISON POUR DAMES
YOli lez- VOUS qu'elle aille vous prendre à l'hôtel ?
Nous allons prévenir Evimore. »
Toute velléité d'indépendance échouait
devant l'inaltérable amabilité de M. deFaren-
bourg. Emma n'avait pu s'empêcher de sou-
rire, et, naturellement, elle avait accepté.
Elle rentrait de la banlieue, émoustillée
comme une escapade, et grisée de grand air et
de liberté. Le bagout de M. Robert l'amusait. Il
avait dépouillé ses grands airs professionnels,
pris par la bonne humeur de la jeune femme,
puis ces photographies, tirées vis-à-vis des
horizons de Sèvres et de Saint-Gloud et qui,
da.nsle Laurier cVOr, allaient devenir ceux de
Toulon et d'Avignon, la divertissaient telle
une comédie. M. Robert lui avait expliqué le
truc des superpositions.... Enfin, aucun des
chapeaux de M"" Farnier ne satisfaisant M. Evi-
more, il avait pris surlui d'emporter à Bellevue
un tricorne en velours pensée, ayant appartenu
à M"*" Sorel. La pensionnaire de M. Claretie
l'avait oublié dans son atelier après une
séance; l'artiste avait gardé le tricorne de la
L AVAM-GOUT DE LA GLOIRE 87
Maison, comme une relique, et coiiïuil volon-
liers les clientes auxquelles il trouvait du
montant; le chapeau de l'artiste préférée de
lorchestre avait prêté à Florise d'Ellébreuse
une physionomie piquante. Le photographe
et la jeune femme en avaient -ri comme deux
enfants.
On était maintenant avenue de Versailles,
l'auto roulait sur le pavé du Roi. Emma avait
amené la conversation sur M. Agrado. Elle
avait d'abord raconté son dîner de la veille,
mais en ne disant que ce qu'elle avait voulu
perdre. M. Robert, très documenté,^se débou-
tonnait : M. Agrado était l'àme, le fondateur
et le bailleur de fonds du Laurier (TOr; M. de
Farenbourg n'était que son homme de paille.
Amateur éclairé, très épris de littérature et de
srand art, érudit même et o:rand connaisseur
en peintures comme en mobiliers anciens,
M. Agrado était un vieillard charmant. Ses
millions lui permettaient le luxe des collec-
tions et il en avait de superbes; on citait sur-
tout sa galerie de pastels du xviii" siècle et ses
bS MAISON roun dames
vitrines de bonbonnières, de tabatières et de
bijoux anciens. Son rôle dans la vie parisienne,
où il occupait une place, et non des moindres,
(Hait celui d'un Mécène. Il encourageait les
artistes et les arts, mais ce bon M. Agrado
était un juponnier féroce. Il avait un goût per-
sistant pour les jolies femmes. Après avoir
longtemps fréquenté les coulisses de l'Opéra
et les loges d'artistes, M. Agrado en tenait
maintenant pour les femmes du monde. II
avait facilité auLaitrie?' rf' Or les débuts de plu-
sieurs poétesses qui, disait-on, ne s'étaient
pas montrées ingrates; mais lui-même était
d'un caractère reconnaissant. Sa générosité
était proverbiale; outre ses habitudes de
magnificence, ce vieillard avait, disait-on, des
séductions particulières et des enveloppements
paternels auxquels on ne résistait pas.
jyjrae Pai-nJer écoutait, une ride soudain
creusée au milieu du front. « Mais, au fait,
il est tout à fait entiché de vous, ce bon
M, Agrado. Vous avez fait sur lui l'impression
la plus profonde . — Comment ? — Niez donc :
l'avant-gout de la gloire 89
le fait de se faire inviter à ce dîner offert par
M. de Farenbourg prouve assez le désir qu'il
avait de vous connaître, puis j'ai été témoin
du choc. — Vous dites ? — Je dis, du choc !
Avant-hier, quand j'ai été au Laurier d'Or
porter les épreuves de mes clichés, les clichés
deThôtel, M. Agrado se trouvait chez Faren-
bourg. A la vue de vos photographies, il a
changé d'expression; ilestdevenu tout rouge.
Ces vieux, ça a le sang si léger ! Comment !
c'est là Florise d'EUébreuse, la nouvelle poé-
tesse, une toutejeune femme et mariée, dites -
vous"?... 11 n'en revenait pas. Ah! il était im-
pressionné ! »
^jrac parnier s'expliquait bien des choses.
Il y eut un silence; on traversait la place de la
Concorde, l'automobile avait ralenti l'allure;
Paris montait et descendait du Bois. « Et la
comtesse des Glaïeuls, demandait la jeune
femme, quelle femme est-ce? — Quelle femme 1
et le photographe s'esclaffait de rire. Vous
connaissez celte chère des Glaïeuls? — Non,
maisje vais faire sa connaissance chez Millaux
90 MAISON POUR DAMES
^œiirs, — Ah ! vous allez vous commander la
robe de gala pour la fête du Laurier, et quel-
ques chiffons indispensables. C'est l'engre-
nage; les sœurs Millaux sont commanditées
par M. Agrado. — 'Gomment l'engrenage? —
Oh! je me comprends, elles vous' feront des
prix d'ami; on ne vous ruinera pas, rassurez-
vous. Ah ! cette chère comtesse sera là pour
la commande, naturellement. — Mais quelle
femme est-ce, enfin? — Cette chère comtesse,
mais c'est un homme. — Comment! la com-
tesse est...? — Mystères des rédactions, exi-
geances de la publicité. Cette chère des Glaïeuls
est un petit monsieur boutonneux, pustuleux,
bas sur pattes, qui se hausse sur des talons de
quinze centimètres. On l'appelle les, Bottes de
sept lieues. Fieleux, venimeux, il rédige les
échos mondains au Scandale et les modes au
Laurier. M. de Farenbourg en a une peur
bleue; c'est un homme qu'il iaut toujours
employer quand on s'en est servi. Il est d'ail-
leurs expéditif et d'une activité redoutable en
affaires. Je suis sûr que, sur ses commissions.
l'avant-gout de la gloire 91
il prélève plus de bénéfices que n'en touche la
caisse de la Revue. Il est soupçonné d'avoir
écrit quelques romans à. clef signés par des
demoiselles connues; Noirmont ne répugne
à aucune besogne, il dilFame ses contempo-
rains et appelle cela des mémoires; le clan des
Lianes et des Gladys les publie sur leur nom;
Noirmont se prépare là des rentes sûres, c'est
un monsieur qu'on ne déloge pas facilement
des maisons où il a su s'imposer. C'est lui qui
écrira sûrement votre biographie au L«i<n>>'.
Gare ! il a le miel suri et l'éloge perfide ; il va
falloir suivre à la lettre ses avis, et le pis, c'est
qu'il n'a aucun goût. Je vais monter là-haut
avec vous pour vous défendre. Oh! n'essayez
pas de le séduire, Noirmont n'aime pas les
femmes. — Mais alors? — C'est justement
jiourcela qu'on l'a mis aux modes. Une trou-
blera, ni ne mettra à mal mannequins ni
essayeuses. Oriane de Mauves, qu'il a rem-
placée, était plus périlleuse; elle débauchait
ces demoiselles et contaminait même jus-
qu'aux clientes: on ne commandait plus chez
92 MAISON rOUR DAMES
Millaiix que des costumes tailleurs. On l'a
mise aux sports. Elle signe Contran de Mau-
frigan. Avec elle on est sûr des jockeys et des
coureurs de vélodrome; elle ne fera manquer
la course de personne; elle est d'ailleurs déli-
cieuse, et vous aurait été d'un secours pré-
cieux. » Mme Farnier écoutait avec une stu-
peur ce débinage effréné de la rédaction du
Laurier. M. Evimore remarquait cet effroi.
«Oh! remettez-vous! rien n'est plus courant
que ces aberrations. Ce sont des phénomènes
de décadence. La littérature aide beaucoup
à ces sortes de dégénérescences.
Les orchidées sont décidées aux plus étranges
fantaisies.
Des orchidées cérébrales, comme les a défi-
nies M. de Montesquiou, qui est un maître...
et un connaisseur. Ce sont des particularités
qu'il faut savoir, mais qui n'ont aucune im-
portance. »
L'auto stoppait à mi-hauteur de l'avenue de
l'Opéra; M. Robert aidait Florised'Ellébreuse
L AVANT-GOUT DE LA GLOIRE 1)3
à descendre. Il la suivait dans l'escalier. « Par-
lez beaucoup de M, Agrado; exagérez même
l'intimité devant des Glaïeuls. C'est un pleu-
tre qui ne respecte que la caisse. »
M'"" Emma Farnier était en proie à une
irritation sourde. Emile, lui, était atterré; le
coup de massue était asséné si violent et si
dru qu'il n'avait pas su entrer en fureur. Il
était là, hypnotisé, les prunelles arrondies,
retournant entre ses mains le dernier numéro
&yx Laurier. La jeune femme, non plus, n'en
croyait passes yeux. Elle lisait et relisait le
texte et déchiffrait les légendes imprimées sous
ces portraits, sans comprendre. Oîi avaient-ils
été dénicher les bourdes qu'ils racontaient là
au public ! Les narines palpitantes, les yeux
durs et le sourcil froncé, Florise d'Ellébreusc
avait l'air d'une cavale hennissante. C'était
le numéro consacré à sa gloire qui avait jeté
les deux époux dans cet état, l'un d'accable-
ment, l'autre d'exaspération. Ils avaient reçu
9i- MAISON POUR DAMES
le premier numéro par le courrier du matin
de neuf heures; il était une heure de l'après-
midi, et ils n'étaient pas encore remis du choc.
En sortant de table ils avaient repris le damné
numéro pour l'étudier encore, et pourtant
l'avaient-ils assez feuilleté et manié depuis
neuf heures du matin ! Emma avait déjà en-
voyé trois télégrammes à M. de Farenbourg
et raturé, déchiré et recommencé une lettre
de rectification, avec prière d'insérer, puis
elle l'avait froissée en boule et jetée à l'autre
bout de l'appartement.
M. de Farenbourg allait trop loin; son mé-
daillon en épaules nues, en tête de l'article,
l'avait d'abord offusqué. Elle n'avait jamais
posé ainsi; les épaules et la gorge exhibées
là n'étaient pas les siennes, mais elle recon-
naissait le truc des photographies superposées
et elle devait s'y résigner, toutes les poétesses
-du Laurier étaient représentées ainsi. Ses
poses dans la vaste chambre aux hautes boi-
series de l'hôtel Florian l'avaient charmée,
celle à la fenêtre surtout, avec son profil perdu
l'avant-gout de la gloire 05
sur le ciel. Elle y était pensive et mélanco-
lieuse, avec une grâce touchante de jeune
exilée, et Florise d'Ellébreuse se voyait ainsi.
Ses portraits sur le rocher du Dôme, au pied
du château des Papes, et sa silhouette en
ombre chinoise sur les roseaux de l'île de la
Barlelasse, avec, à l'horizon, la vallée du
Rhône et de la dernière arche du pont Benezet,
l'avaient fait sourire, car elle savait toute
cette documentation topographique puisée
dans des albums de la rue Bo:iaparte, avec
adaptation de clichés tirés à Bellevue.
Ses paupières avaient commencé à battre
et son nez à frémir à la photographie consa-
crée à son enfance à Toulon. Une petite fille y
avait posé, à laquelle on avait prêté vague-
ment ses traits; on l'avait représentée auprès
du fort Saint-Jean, sur le remblai du Mouril-
lon, dans le cadre presque japonais des mon-
tagnes échancrées en golfes et en promon-
toires. Elle était debout, causant avec deux
matelots échoués sur un banc. Quelle enfance
M. de Farenbourg lui avait-il prêtée? Jamais
96 MAISON POUR DAMES
la fille cadette de M. Adalbert Glavcrie n'était
sortie seule à travers les rues de la ville-
caserne. L'enfant avait posé, tête nue, les
cheveux libres sur les épaules et les mollets
à l'air, gantés de chaussettes de garçon. Flo-
rise d'EUébreuse avait ainsi l'air d'une gamine
du port ou de pis. Dans le Midi il n'y a pas
d'âge pour la prostitution. M""^ Farnier allait
immédiatement au texte. C'était écrit en toutes
lettres : « Toute enfant, déjà avide d'infini et
d'une sensualité inconsciente qui la portait
vers les grands spectacles de la nature, tels
que la montagne et la mer, il lui arriva sou-
vent de tromper la surveillance de ses bonnes
et de s'échapper de la maison. Elle courait,
éperdue, droit devant elle, au hasard des rues,
instinctivement attirée vers la solitude de la
grève ouïe mouvement du port. Toute jeune,
Florise d'EUébreuse avait la curiosité des
foules. Un tel amour delà vie était en elle;
les humbles la passionnaient; elle aurait voulu
connaître leur histoire. L'existence des marins
la fascinait avec la poésie des pays lointains
L AVANT-GOrr DE LA GLOIRE JT
visités par eux et le mirage hallucinant des
escales et des traversées, celles surtout dont
on ne revient pas; et bien souvent on la
retrouva assise sur quelque banc de prome-
nade avec des matelots, qui se laissaient inter-
roger complaisamment. C'était une nature
nostalgique, instinctive et indisciplinée,
n'ayant conscience ni des préjugés, ni des
conventions. La durée, l'espace seuls l'eni-
vraient; l'espace, ce vertige des grandes
Ames, et cette àme de passion et de révolte, la
Jeune femme l'avait gardée dans toute la vio-
lence de ses sentiments d'enfant. »
Ça y était. Quels cris son père et safamille
n'allaient-ils pas jeter en lisant cet impudent
mensonge. On allait l'accuser ou d'hvstérie
ou d'imposture. M"*^ Farnier lisait fiévreuse-
ment le reste de l'article; sa sensualité reve-
nait à tout bout de champ ; elle était profonde,
inconsciente et spéciale. On aurait dit que le
signataire du portrait avait pris un malin
plaisir à signaler cette qualité, qu'il jugeait
la première d'une femme et d'un écrivain.
fi
08 MAISON POUR DAMES
Les épithètes de Florise étaient savoureuses,
ses comparaisons ardenteset pourtant mouil-
lées de tendresse ; il y avait comme une prière
amoureuse dans le tour de ses phrases, et la
cadence de ses vers était une volupté. Une
flamme nostalgique brûlait dans cette âme, la
nostalgie du passé et de la Grèce antique où,
dans une vie antérieure Florise d'EUébreuse
avait dû être courtisane, à moins qu'elle
n'eût été prêtresse d'Arthémis, car sa poésie
était à la fois passionnée et chaste. »
La rougeur était montée aux joues de Flo-
rise; ce pathos éhonté l'indignait.
Commentée monsieur avait-il osé, s'était-il
permis ? comment M. de Farenbourg avait-il
laissé ?... Cet article était une trahison.
Le dithyrambe continuait : « D'ailleurs,
chez Florise d'EUébreuse, le masque était un
sûr indice du tumulte de son âme. Elle était
d'une beauté bestiale et tragique; com-
bien affinée pourtant ! Ses yeux enfoncés,
son front bas, son menton volontaire et ses
narines vibrantes étaient d'une statue d'Egine
l'aVANT-GOUT Dli LA GLOIRE 09
OU d'une cire de musée llorenlin; mais l'in-
tensiléde son masque la faisait surtout Ita-
lienne. Avait-elle vécu sous Néron ou à la
cour des Borgia? L'éclat de ses yeux cruels
et la pourpre de sa bouche étaient d'un Luini
et aussi d'un Mantegna, et pourtant son corps
souple et long était chaste, Béatrice d'Esté
ou Polymnie, la Joconde ou Hérodias? »
Ça y était; elle était à jamais compromise.
Comment rentrer à Avignon, après ce dernier
coup ! et Paris, qui allait la juger d'après ce
portrait ! Dire que c'est sur ce fatras de men-
songes et d'épithètes hyperboliques qu'artistes
et mondains allaient baser leur opinion sur
elle. Et la fête du Laurier cTOr avait lieu le
surlendemain. La jeune femme respirait péni-
blement; un combat se livrait en elle; elle
se levait tout d'une pièce. « Si on faisait ses
malles et si on partait ce soir? »
M. Farnier avait un mot de situation :
« Puisque tes robes sont commandées, main-
tenant ! »
100 MAISON POUR DAMES
« Et nous allons voir enfin cette merveille !
— Est-elle aussi bien que ses photographies,
Evimore? — Avouez que vous Tavez flattée.
— Vous ai-je flattée quand vous avez...? ripos-
tait le pholographe. — Oh ! moi, je ne suis
la favorite de personne, nul intérêt à m'em-
bellir. — Qu'entendez-vous par là? — Rien,
je me comprends. — Vous avez de la chance,
soulignait un jeune reporter égaré dans le
groupe. — Dites donc, vous ! Et puis notre
cher artiste n'aime que les femmes minces,
les élégies, les princesses Iris-mégistes. L'in-
fluence du modern-style, et nous sommes
toutes grasses, mesdames. — Les raisins sont
trop verts, sont bons pour les goujats. —
Trop verts, trop mûrs, rectifiait, in-petto, une
moustache insolente. — En effet, la table est
mise, faisait M. Evimore en se penchant
galamment sur le corsage en offrande de ces
dames. — Allons, n'insistez pas mon cher, et
allez rejoindre votre jeune femme qui se mor-
fond toute seule, là-bas. Vous ne la présentez
pas à M. Agrado, vous, votre femme? Vous.
L AVANT-GOUT DE LA GLOIRE 101
êtes un mari prudent, Ah ! M""^ d'Ellébreuse
vous doit un beau cierge! Vous savez jouer
adroitement des épreuves de photographies. »
M. Evimore s'était arrêté, interdit: « Com-
ment, vous savez? — Nous savons tout, nous
sommes de vieilles potences. — Non, il n'y a
pas de secret pour nous. -- Allez, allez, mon
petit, M. de Farenbourg vous fait signe; le
devoir avant tout ! )>
Des vieilles potences ! elles ne croyaient
pas si bien dire. Le photographe quittait avec
un soupir de soulagement le groupe qui
l'avait arrêté au passage. C'était quatre dames
de lettres déjà chevronnées, toutes écrivant
dans d'innombrables revues et collaboratrices,
sinon lauréates, du Laurier d'Or. Leurs héroï-
ques campagnes en faveur du féminisme et
de l'amour libre étaient écrites dans la lassi-
tude de leurs bajoues et le découragement de
leurs seins. Leurs hautes coiffures en boucles
serrées de bandelettes, la coupe spéciale de
leurs robes fastueuses, autant que défraîchies,
et leurs joyaux ésotériques les marquaient
G.
102 MAISON POUR DAMES
toutes du sceau de la littérature; trois étaient
costumées à la grecque; une seule, Ida de
Fanarise avait osé arborer, sur ses bandeaux
trop noirs, le turban de M™® de Staël. Une
aigrette, que dis-je, une fontaine lumineuse le
surmontait.
La fleur de grenadier au soleil étincelle.
Je veux m'en couronner pour te paraître belle.
M"'° de Fanarise était redoutable aux débu-
tants; ses ardeurs l'avaient rendue célèbre ;
Tàge ne les avaient pas éteintes. Elle encou-
rageait les jeunes poètes, mais les menus de
sa salle à manger n'étaient pas à la hauteur
des coussins de son boudoir. M™" de Fanarise
avait deux surnoms : le Cimetière d'enfant
et Y lie déserte. L'/Ze^/eser/e était le plus récent.
Les salons du Laurier d'Or commençaient à
s'emplir; on s'abordait avec des yeux narquois
et des sourires complices; les hommes sur-
tout, que ces exhibitions de bas bleus amu-
saient. Les journalistes, les littérateurs, les
gens du métier trouvaient toujours de la bonne
LAVANT-GOUT DE LA (JLOIRK 103
copie dans ces assemblées de Muses; lesmoin-
dains aussi. A tort ou à raison, toutes ces
femmes de plume passaient pour très faciles;
quelques hommes avouaient cyniquement
venir là comme au mnsic-hall. Les femmes
étrangères au bâtiment y apportaient un visage
plus fermé et des yeux moins souriants. Une
même préoccupation les tenaillait toutes ; elles
venaient juger et toiser une rivale, cette
poétesse inconnue que le dernier numéro du
Laurier venait d'imposer à Paris.
« Eh bien, votre protégée n'est pas encore
arrivée? — Vous ne nous avez pas dérangées
pour rien, j'espère, hein ? mon petit de Faren-
bourg : pas de lapin ! » Le directeur du Laurier
se débattait, accaparé par trois nouvelles
venues. Longues traînes de gazes brodées,
épaules nues, des perles et des diamants, trois
jeunes femmes de lettres, mais si peu, toutes
trois mariées et entretenues, trois authoresses
dans le mouvement : « Vous avez la main
heureuse, il paraît qu'elle est adorable. —
Vous verrez. — Et vous l'avez découverte en
lOi MAISON POUR DAMES
province? Il n'y a que vous ! — El elle a du
talent- — Ça nous change : une femme jolie
qui a du talent. — Et jeune? — Ah ! mon
cher ami, vous avez ici une collection de tru-
meaux, c'est pis qu'une vacation à la salle des
Ventes ! — Voyons, de l'indulgence, mes-
dames ! Celle qu'on a pour nous, peut-être —
hein ? — Vous avez la Nivelli, ce soir, et Del-
vau des «Français ». — Non. CoraLaparcerie.
— Ah! Laparcerie chantera et la Nivelli dira
des vers? » M. de Farenbourg menaçait du
doigt la jolie moqueuse. « Et puis, j'ai une
surprise à vous faire : M""® de Hamarande
viendra peut-être; elle m'a promis. — M""^ de
Hamarande ! Vous vous vantez, mon cher,
ce serait une défection; M""^ de Hamarande ne
trahira pasFewzma, — Elle a promis. — Le
désir, alors, de voir sa rivale, car vous venez
de lui jeter un boulet dans les jambes ! — Oh !
si elle vient, elle sera très aimable; elle com-
blera votre d'Ellébreuse de prévenances; l'en-
trevue de deux reines, ah! il n'y a que vous
pour organiser une fête à Paris, mon petit
L AVANT-GOUT DE LA GLOIRE 105
de Farenbourg ! Est-ce que Florisc d'EUé-
breusedira ces vers? — Oh! soyez tranquilles,
M""' de Hamarande en dira. Mais, voilà mon
mari, je vous quitte. — Votre mari et
M. Férard? faisait le journaliste^ heureux
d'accoupler ensemble le mari et l'amant, —
En attendant votre Muse n'arrive pas ; vous
lui avez envoyé une habilleuse; elle ne saura
jamais mettre sa robe. — Et puis, les nou-
veaux corsets; en province, on ne sait pas. —
M™*Déliaz, je ne publierai pas votre pièce de
vers, si vous êtes si mauvaise. — C'est vrai,
votre amour-propre est engagé. J'ai vu les
sœurs Miilaux, c'est vous qui avez habillé
M"^'d'Elléi)reuse. —Et qui la déshabillez. —
Mais non, ma chère, vous savez bien quo
c'est M. Agrado qui s'en occupe. » Et les deux
jeunes femmes s'esquivaient en riant.
VI
LA CONSÉCRATION
M. de Farenbourg se précipitait vers la
porte du second salon. Un des gros action-
naires du Laurier dOr venait d'y entrer, un
ancien épicier retiré des affaires, que le désir
de se frotter à des gens de lettres avait attiré
dans la galère du journalisme. M. de Faren-
bourg se frayait péniblement un passage;
tout le monde voulait lui parler, mais lui
ne voyait que son commanditaire. Tout bous-
culé qu'il fût, ce cher Oscar n'en gardait pas
moins son sang-froid. Il découvrait, écrou-
lées sur un pouf, au milieu du salon, trois
masses de chairs enjoaillées, empanachées,
du plus déplorable effet. Il y avait beau temps
qu'il connaissait ces trois énormes Jézabels.
C'étaient trois irréductibles bas bleus qui
108 MAISON POUR DAMES
n'avaient renoncé ni à écrire, ni à plaire. De
fondation dans toutes les soirées de la Revue,
leur laideur commune les réunissait; partout,
un invincible aimant les attirait l'une vers
l'autre, les groupant en gerbe monstrueuse
au beau milieu des appartements. M. de Fa-
rcnbourg faisait un suprême appel de l'œil
à une jeune femme assise à l'extrémité du
salon et, du même regard, lui désignait le
groupe.
M""* de Farenbourg (c'était elle) se levait
et se dirigeait vers les trois mastodontes; elle
les bousculait sans façon : « Pas ensemble »,
leur disait-elle, et elle les faisait lever l'une
après l'autre. « Quelle idée de vous fourrer
toujours à la même place, toutes les trois?
Si vous croyez passer inaperçues, mais vous
attirez l'attention! » Les trois grosses dames
se séparaient à regret.
L'incident faisait rire aux larmes toute une
société de jeunes couples installés dans le
second salon. C'était une bande d'artistes : les
maris, dessinateurs ou peintres, plus ou moins
LA CONSÉCRATION 109
attachés à la rédaction du Laurier^ venus là
en partie avec leurs jeunes femmes. Cette
foire aux vanités les divertissait; les jeunes
femmes frémissaient dans celte atmosphère
d'intrigues, y llairant comme une odeur de
poudre : « Ecoutez, faisait une blonde en robe
de tulle bleu pâle, Farenbourg a raison ; elles
impressionnaient, ces trois Parques! — Et
puis, les rassemblements sont interdits sur la
voie publique. — Vous en avez de bonnes,
vous. — En fait de rassemblement, si vous
voyiez le salon du fond ! De Farenbourg y a
réuni les lauréates; elles trônent sur des
fauteuils de soie cerise de chez Belloir.
Parole, il ne manque que l'estrade et le
velours rouge à crépines d'or; il y en a
déjà sept d'arrivées, de vraies haquenées et
décolletées plus qu'à soif; on dirait la faillite
d'un b... » et Zisko lâchait le mot tout à
crac; toutes les femmes baissaient le nez
derrière leur éventail. « Sali! faisait le mari
de la dame bleu pâle, ici on croit toujours y
ttre. — Sept d'arrivées? demandait une
no MAISON POUR DAMES
brune grasse en satin couleur paille; il en
manque encore trois. — Dont l'héroïne et la
triomphatrice, la belle personne annoncée à
la porte. — L'unique, la seule Florise d'El-
lébreuse. — Moi, je crois qu'elle ne viendra pas.
— Pourquoi? interrogeait une barbe rousse en i
pointe. — Dame, il faudrait qu'elle ait un cer-
tain culot, après l'article qu'on a publié sur
elle, avant-hier. Moi, je serais morte de honte.
— Le fait est qu'elle a eu une enfance plutôt
orageuse. Ces confessions de matelots qu'elle
provoquait sur les promenades de Toulon!... J
— Ah! vous ne connaissez pas les femmes. Je *
vous dis, moi, qu'elle viendra. — Naturelle-
ment, je les connais moins que la belle per-
sonne qui entre là. » Toutes les têtes se i
tournaient vers la porte. Une longue femme
mince à la charpente osseuse, une face
étroite au menton carré, avec, sous le front
têtu, deux yeux de clarté intense, venait d'ap-
paraître au milieu d'un groupe empressé
d'habits noirs.
Oriane de Mauves! le nom courait de
LA CONSÉCRATION IH
bouche en bouche : c'était Oriane de iMauves,
alias Gontran de Maufrignan, la chroniqueuse
des sports. Une foule de jeunes mâles se
bousculait sur ses pas, la complimentait sur
son décolletage et lui demandait des tuyaux
de courses.
— Tiens, elle n'a pas amené sa petite amie,
remarquait une des jeunes femme de la bande
artiste. — Elle a eu peur qu'on ne la lui
souffle. — Il y a peut-être eu une rafle au
Palais de glace », insinuait cette bonne pièce
de Zisko. Gainée dans une robe de faille
noire cuirassée de jais bleu, d'un décolle-
tage étrange qui montait très haut et lais-
sait les bras entièrement nus, le cou et
les clavicules émergeant au-dessous d'une
liune droite, M"' de Mauves promenait une
insolence hautaine au milieu des sarcasmes
et des curiosités. Uriane de Mauves était très
blanche, d'une blancheur d'hostie ou de chose
Iri's froide. Deux prunelles verdàtres vivaient
lies dans cette face immobile, d'une pre-
nante pâleur. Son profil heurté était celui
112 MAISON POUR DAMES
d'un jeune Florentin, un Lorenzo de Médicis
enfant. Une petite calotte de velours noir
posée sur des cheveux acajou précisait la
vision. « Elle est très belle, risquait un jeune
peintre. — Oui, très Fleur du Mal; elle vient
des villes maudites. — Oh! elle vient surtout
pour Florise d'Ellébreuse. Les photographies
d'hier ont dû l'exciter. — A propos de villes
maudites, tenez, voilà Fautre, ce cher des
Glaïeuls. Oh! est-il assez laid, ce Noirmont !
Oui, lès contraires s'attirent, Sodome et
Lesbos. »
Le chroniqueur des modes venait de faire
son apparition. Lui, c'était une foule de
femmes, jeunes et vieilles qui l'assaillait.
Toutes voulaient se renseigner sur le bijou
de ce soir ou le chapeau de demain. Cette
chère des Glaïeuls les toisait de haut et les
écartait de la main. Un frac impeccable, un
o-ilet de brocart blanc à boutons de lapis exa-
gérai^ent encore sa hideur. La sanie de son
teint boutonneux suppurait plus violente dans
la blancheur du linge. Une petite barbe en
LA CONSÉCRATION li3
bouc, d'un blond pâle, mettait un bouquet
d'herbes sèches à son menton fuyant. Sa petite
tète plate et venimeuse se redressait sur des
épaules étroites; toute sa petite personne fré-
missait et se cambrait sur de hauts talons.
D'une main il s'éventait avec son chapeau
claque et de l'autre il remettait en valeur une
lourde mèche d'un blond fade sur l'acnée
de son front. La main du chapeau était splen-
didement baguée; des femmes gloussaient
d'admiration; « Du Lalique », faisait-il, en
abandonnant ses doigts aux admiratrices
D'autres femmes se pressaient, mais il était
préoccupé d'atteindre un gros garçon roux à la
tête bouclée et au torse d'athlète qu'il venait
de découvrir à l'autre bout du salon. C'était
un jeune sculpteur Norvégien, que Noirmont
s'était mis en tête de lancer et d'imposer à
Paris. Jusqu'ici, Ostenberg (c'était le nom du
jeune homme) n'avait commis que des ma-
quettes et de vagues bijoux d'Art Nouveau. —
Trahit sua quemqiie voluptas, faisait remar-
quer l'incorrigible Zisko. — Formosum pastor
114 MAISON POUR DAMES
Corydon ardebat Alexim, ripostait une jeune
femme. — Ah! vous entendez le latin; mes
compliments. — Mais je n'entends pas le grec.
— Je le regrette... 11 faut croire qu'ils étaient
mieux que cela en Sicile. »
Cette chère des Glaïeuls avait lâché son
sculpteur; elle venait d'apercevoir M. de Fa-
renbourg et se précipitait vers lui. « La voi-
ture de M""^ de Hamarande a été vue dans la
cour de Timmeuble, lui chuchotait-il à voix
basse ; le valet de pied a demandé à la livrée
si M"* Farnier était là. Sur la réponse que
non, le coupé est reparti. Reviendra-t-elle ? »
La figure du directeur se décomposait : « Quel
contre-temps, M""^ de Hamarande! un clou
pareil! ah ! jamais il ne pardonnerait à
cette petite sotte de Florise si la comtesse
ne revenait pas. — Oh! elle reviendra. —
Qu'en savez-AOus"? — J'en suis certain.
M"'® de Hamarande a huit salons où se mon-
trer chaque soir; elle n'y vient que pour
entrer et sortir; apparitions sensationnelles.
Elle veut venir ici la dernière. — Et c'est
LA CONSÉCRATION 115
son droit avec sa fortune, sa situation, sa
naissance, et cette petite Farnier qui n'arrive
pas! » Des craintes travaillaient M. de Faren-
bourg. Depuis deux jours, Florised'Ellébreusc
ne lui avait ménasré ni son mécontentement,
ni les télégrammes. Dans tous, elle lui avait
signifié qu'elle ne viendrait pas. Le Laurier
cVOr avait répondu par des pneumatiques
suppliants et des envois de fleurs; lui ne dou-
tait pas qu'au dernier moment, la jeune femme
ne revînt sur sa décision; cette soirée devait
être son triomphe, et voilà qu'il était dix
heures et demie et Florise d'Ellébreuse ne
paraissait pas.
« Fais chanter la Nivelli, disait-il, en pas-
sant, à sa femme; ils doivent la trouver mau-
vaise ; ça les occupera ». Et il se dirigeait vers
son bureau, hésitant s'il devait envoyer son
auto à l'hôtel Florian ou rédiger lui-même
un télégramme annonçant une subite indis-
position de Florise; il traversait le salon, où
on avait parqué les lauréates du concours ; le
palmarès au grand complet trônait là sur des
116 MAISON POUR DAMES
fauteuils de souverains en représentation. La
salie était relativement déserte ; la voix de la
Nivelli, clamant la douleur d'Orphée, avait
ramené la foule dans les premiers salons ; celui
des Muses était devenu une solitude. Quelques
vieux messieurs s'attardaient seulement au-
tour de leurs biceps opulents; un groupe
ii-ouaiileur d'habits noirs aosuenardait dans
un& embrasure de porte. L'inutile exhibition
de ces malheureuses abandonnées dans ce
salon lointain aux entreprises de galants vieil-
lards frappait M. de Farenbourg. Oscar avait la
sensation d'une parade de foire, en même
temps que le souvenir des dames en corbeilles
des anciens cafés-chantant. Il flairait le gro-
tesque et offrait gracieusement son bras à
une des Muses; il engageait les autres à le
suivre dans le salon de musique, quand il
aperçut M. Agrado, il pressentit immédia-
tement des nouvelles. Il assit la dernière
Muse et se précipita vers le banquier : « J'en
arrive, fit M. Agrado, ça a été dur, mais
ils viennent. — Vous l'avez vue? — J'en ar-
LA CONSÉCRATION 117
rive, vous dis-je, ah! j'avais deviné, juste !
Après l'article et ces télégrammes, je pensais
bien que ça n'irait pas tout seul. Ah ! on a
versé quelques larmes! — Elle a pleuré, elle
va être laide. — N'en croyez rien, elle est
plus jolie que jamais; elle a l'air d'une vic-
time que l'on traîne à l'autel. Vous pouvez
me remercier; mais vous allez me faire un
plaisir, c'est de flanquer ce Noirmont à la
porte. Tenez, les voici, n'est-ce pas qu'elle est
divine? »
Florise d'Ellébreuse venait d'apparaître au
bras de son mari, son nom courait déjà,
murmuré de bouche en bouche; des têtes de
femmes se dressaient étincelantes de dia-
mants, éclaboussées d'aigrettes; un remou se
creusait dans la marée des habits noirs.
M"* Farnier déchiffrait distraitement la
carte qu'on venait de lui remettre. « La com-
tesse de Hamarande! C'est elle-même qui est
en bas. » Ce petit morceau de bristol l'avait
7.
118 MAISON POUR DAMES
arrachée à sa torpeur. « Mais oui, cette dame
est en bas dans son auto, répondait le garçon;
elle fait demander si madame peut la rece-
voir. » M"" de Hamarande! la jeune femme
avait comme un éblouissement. Elle ne com-
prenait pas cl devinait pourtant que, dans la
détresse où elle se trouvait, cette visite avait
quelque chose de providentiel! elle considé-
rait le désarroi de la chambre, le désordre de
sa toilette, ce lit pas fait, ce peignoir qu'elle
traînait depuis midi, et, devant la médiocrité
de ce logis d'hôtel : « Non, non, faisait-elle
brusquement, dites à M™* de Hamarande tous
mes regrets. Non, non, je ne peux pas la re-
cevoir, — Cette dame désire vivement voir
madame; elle est descendue de son auto
elle-même, pour s'informer au bureau de
l'hôtel. » Et Florise se rappelait que, dans la
matinée, la comtesse avait déjà fait prendre
de ses nouvelles. Elle avait trouvé sa carte
sous enveloppe avec une quantité d'autres,
• d'inconnus ou de relations de la veille. Tous
avaient mis une certaine élégance à venir
LA CONSÉCRATION 119
s'enquérir de l'état de la poétesse, après le
ridicule contre-temps qui avait clos la soirée
de la veille, cet évanouissement quasi théâ-
tral 011 elle s'était laissée aller, dans l'atmo-
sphère de curiosité hostile dont elle s'était
sentie l'objet.
Elle n'oubliait pas, non plus, ce que M^Me
Ilamarande avait fait pour elle. Acculée dans
une position difficile, devenue le point de
mire de tous les yeux, harcelée de prières et
sommée de réciter elle-même ses vers cou-
ronnés, elle s'était sentie défaillir, le cœur
lui avait manqué. L'imprévue, la généreuse
intervention de la comtesse de Hamarande
l'avait alors sauvée.
Florise d'Ellébreuse ne pouvait pas ne pas
la recevoir.
Le garçon attendait toujours. « Dites à cette
dame que je suis couchée, que je me lève.
Je suis au regret, mais je ne peux la recevoir
que dans vingt minutes, un quart d'heure.
Si elle peut repasser... » Le garçon s'éclip-
sait, il revenait presque aussitôt : « Cette
120 MAISON POUR DAMES
dame prie madame de ne pas se presser; elle
repassera dans trois quarts d'heure. » Et il
remettait à la jeune femme trois merveilleu-
ses roses Niel.
Emma se levait brusquement. Vite que Ton
fît son lit, qu'on rangeât cet appartement et
qu'on lui envoyât la femme de chambre pour
l'aider à s'habiller. Elle gagnait péniblement
la grande glace ovale de la psyché, elle était
encore tout étourdie des événements de la
veille.
Ah! cette fête du Laurier d'Or, dont elle
s'était fait tant de joie et qui devait être son
triomphe, elle en revivait maintenant toutes
les phases effarantes et comiques comme celles
d'un cauchemar! C'est dans la persistante
oppression d'un mauvais rêve, qu'elle se vi-
sionnait son entrée dans les salles de rédac-
tion, transformées en galeries de fêtes. Elle
s'était laissé traîner là comme une ci-devant
à Téchafaud. Jusqu'à la dernière minute, elle
ne voulait pas y paraître; il avait fallu la
visite de M. Agrado à l'hôtel Florian pour
LA. CONSÉCRATION 121
forcer sa décision.. Le banquier l'avait adju-
rée, au nom de sa carrière, de tenter ce su-
prême effort; il y allait de son avenir. On
l'avait annoncée à Paris. Paris l'attendait.
Paris ne pardonnait pas les déceptions. Elle
ne paraîtrait qu'une minute; l'important était
qu'on la vît. « Mais, après cet abominable
article? avait soupiré la pauvre femme. —
Cela, c'est une autre question; j'en fais mon
affaire. J'ai plus que voix au chapitre au
Laiirier; j'exigerai le nom de ce monsieur et,
je vous le promets, justice sera faite. » Emile,
pris à parti par M. Agrado, s'était alors joint
au vieillard; tous deux l'avaient suppliée.
« Mais on a annoncé que je dirais moi-même
mes vers, sanglotait Florise, qui avait lu
l'écho, le matin, dans un journal. Je ne pour-
rais jamais, jamais... je suis perdue. — Cela,
c'est un enfantillage, faisait le millionnaire,
puisqu'il y a une comédienne de l'Odéon
commandée pour déclamer vos vers. »
M"" Farnier tirait le dernier argument des
femmes : » Mais je suis laide, laide à faire
122 MAISON POUR DAMES
peur, j'ai pleuré; j'ai les yeux machurés, le
teint bis ! — Vous ! vous ! ! ! répondait le ban-
quier, en l'entraînant devant une glace. Mais
regardez-vous! mais c'est votre triomphe que
la pâleur et l'éclat des yeux que vous avez ce
soir! »
Le fait est que M""' Farnier était, ce soir-là,
très belle. Sa crise de révolte et de larmes
l'avait dramatisée, élevée à un degré d'inten-
sité plastique qu'elle n'avait pas d'ordinaire.
Une tunique à la grecque, dont ses bras pales
émergeaient complètement nus, la faisait,
chose étrange, idéalement chaste. Un péplum
de gaze argentée la drapait ; des couronnes de
myrthes, en soie brodée, en égayaient la trame
de feuilles vertes; pas une bague aux doigts,
pas un bracelet aux bras, pas un collier au
cou. L'eurythmie des lignes était conservée
intacte, absolument pure; posée sur ses ban-
deaux châtains, une couronne de myrthes
verts, en émail translucide, la diadémait.
C'était Hypatie et c'était aussi Erato; c'était
une nymphe et c'était une muse, mais une
LA CONSECRATION 123
nymphe douloureuse et blessée; c'était Iphi-
génie en Tauride et M"^ de Sombreuil au
Temple. A la clarté des bougies son image
lui avait souri. « Puisque vous vous mettez
tous les deux contre moi!... » Et elle avait
demandé sa sortie de bal.
« Ne craignez rien, je serai là tout le temps
auprès de vous >), lui avait chuchoté M. Agra-
do, et, dans la tiédeur obscure de l'auto, la
main du banquier avait furtivement serré sa
main.
Ah! son entrée dans les salons du Laurier
d'Or... Au moment oi!i elle en passait la porte,
la Nivelli y chantait, debout, -au piano:
Tu m'as pris mon cœur dans tes griffes d'or,
Tu m"as pris mon cœur dans tes mains de soie.
La mélodie d'Holmes courbait toutes les
têtes sous une haleine ardente, mais le nom
de Florise d'Ellébreuse avait couru dans la
foule ; la jeune femme l'avait deviné au mou-
vement des bouches, et, tout à coup, elle avait
eu tous les youx et toutes les curiosités sur
124 MAISON POUR DAMES
elle. Elle s'était sentie dévisagée, déshabillée,
scrutée dans son âme et dans sa chair, par
des milliers de prunelles goguenardes et
inquiètes; il y en avait de si hardies, qu'il lui
semblait qu'on la dénudait. Une atmosphère
raréfiée l'avait prise à la gorge ; les tentures
du salon avaient tournoyé autour d'elle ;
elle avait eu un mouvement de recul, mais
M. de Farenbourg lui avait pris le bras et
l'avait entraînée à travers les groupes.
La Nivclli avait cessé de chanter.
Ce fut une promenade sensationnelle et tri-
omphale. Toute l'assistance s'était portée en
masse au-devant de la poétesse. Emmaavançait
avec peine entre deux rangs de spectateurs ; on
se bousculait pour lavoir; des cous se tendaient
avides, des souffles chauds lui effleuraient la
nuque, desmonoclesimpertinents plongeaient
dans son corsage; et Florise avait la sensa-
tion d'être livrée vivante aux bêtes. Elle avait
fermé. les yeux; M. de Farenbourg la soute-
nait ; des réflexions, faites à voix haute, la
souffletaient au visage : « C'est la lauréate,
LA CONSÉCRATION 12o
la petite femme au tempérament si chaud. —
Elle a le masque! — Pas si jolie que cela!
— Eh! eh! son mari ne doit pas s'embêter.
— Ah! moi, en voilà un que je plains, le
mari! »
Emile, ahuri, prenait pour lui une partie
de ces boutades; il avait grand'peine à suivre
sa femme à travers les groupes C'était
l'insulte publique et officielle : la consé-
cration.
Florise avait gagné le fauteuil qu'on lui
réservait. Maintenant, M. de Farenbourg
faisait les présentations. C'étaient des incli-
naisons de crânes chevelus ou chauves, des
flexions d'épaules et des robes plongeantes en
des révérences. M. de Farenbourg nommait
à mesure; les femmes et les hommes se suc-
cédaient. M"^ Farnier ne voyait personne.
Toutes ces faces s'avançaient sur elle, grima-
çantes et grossissantes comme dans les cauche-
mars. Elle se sentait étouffée dans un cercle,
de plus en plus resserré, de visages mena-
çants ou hilares : une farandole de masques,
126 MAISON POUR DAMES
et les présentations continuaient. C'étaient
des noms et des noms, et, à jet continu, la
banalité des compliments clichés et des féli-
citations plates. Un nom. lui faisait relever
la tête : M. Maxence Noirmont, notre ba-
ronne des Glaïeuls. Un petit homme, pustu-
leux et goguenard, bafouillait des hyperboles ;
la jeune femme avait un mouvement de re-
cul : c'était lui l'auteur de l'article. «Ne vous
troublez pas, lui chuchotait une voix dans la
nuque; il ne perdra rien pour attendre; nous
l'exécuterons, et de main de maître. » C'était
M. Agrado, discrètement insinué derrière son
fauteuil. « Non, non, suppliait la jeune
femme, il est si dangereux! — Il n'y a de
dangereux que ce que Ton redoute. Celle-là
est bien plus à craindre. » Une jeune femme,
très blanche aux yeux étrangement verts,
était debout devant elle : « J'aime tant votre
talent et j'apprécie tant votre beauté! » mur-
murait l'inconnue d'une voix chaude et rau-
que. M. de Farenbourg présentait M"* de
Mauves, mais un mouvement venait de se
LA CONSÉCRATION 127
produire dans la foule et Florise d'Ellébreusc
se trouvait tout à coup seule. Les groupes,
tassés en une grande vague, se précipitaient
au-devant d'une nouvelle entrée : « M*"* de
Hamarande, la comtesse ! »
VII
CHÈRES CONFRÈRES
La nouvelle arrivante possédait mieux le
maniement des foules. Avec un sourire à
droite, un regard à gauche, elle maintenait
les gens à distance, écartant au besoin les gê-
neurs du bout de son éventail. Les plus obs-
tinés s'effaçaient devant son seste. Pour M""® de
Hamarande lescuriosilés s'étaient faites défé-
rentes, les impatiences respectueuses. C'était
une petite femme menue et mince que gran-
dissait un admirable port de tète. Un profil
d'oiseau de proie, un nez en bec d'aigle et des
lèvres fines étaient rachetés par d'inoublia-
bles yeux nocturnes, des yeux veloutés et
bleus, ombrés de longs cils noirs. Très brune,
coiffée de bandeaux à la grecque, la comtesse
de Hamarande imposait la vision d'une sta-
130 MAISON POUR DAMES
tuette d'Égine portant sur ses épaules un
visage précis de peinture persane. On sentait
sa majesté voulue, sa grâce apprise, carnatu-
rellement elle devait être vive, saccadée et
preste, et c'est par esthétique qu'elle avait
adopté cette sage lenteur. Des ovations l'ac-
cueillaient au passage ; le Tout-Paris du Lau-
rier d'Or l'acclamait. La comtesse se faisait dé-
signer Florise et cette fois c'était Florise d'El-
lébreuse que l'on présentait. La poétesse du
Faubourg adressait à la lauréate de province
un compliment lapidaire et précis, dont la
belle tenue avait la pureté d'une épilaphe
grecque. M'"^Farnier balbutiait; elle n'avait
rien entendu. M. de Farenbourg, qui avait
présenté les deux femmes, les faisait asseoir
sur deux grands fauteuils. Maintenant la com-
tesse de Hamarande parlait à mi-voix à Flo-
rise ; elle avait une diction merveilleuse ser-
vie par la voix la plus chaude et la mieux
timbrée ; l'écouter était un délice, et sans
rien comprendre, Florise d'Ellébreuse écou-
tait.
CHÈRES CONFRÈRES 131
Mais, bon faiseur de gloires, M. de Farcn-
boiirg organisait le triomphe du Laurier
d'Or. K Silence, Mesdames, un peu de silence,
Mesdames ». M'"" Gora Laparcerie, del'Odéon,
allait réciter la poésie primée au concours,
les Lauriers roses de M""" d'Ellébreuse ; mais
M"" Gora Laparcerie n'était pas là, au dernier
moment elle s'était fait excuser. Une actrice
du Vaudeville offrait de la remplacer; on
acceptait. Récemment sortie du Gonservatoire
c'était une jeune personne aussi nue que le
permettait l'indécence de la mode : des yeux
pochés tant ils étaient bleuis de kohl, et une
bouche saignante de fard. Un maquillage
spectral en faisant une stryge de Rops. Qu'al-
laient devenir les Lauriers roses de Florise
déclamés par cette goule ! Gela faisait
frémir.
L'ingénue du Vaudeville demandait à lire
les vers pour se familiariser avec ; on lui pas-
sait un numéro de la Revue. M"" lUyne Hasp
la feuilletait, puis elle avait un brusque sur-
saut de tout le corps ; elle arrivait à rougir
132 MAISON POUR DAMES
SOUS son blanc gras et ses paupières meur-
tries tombaient jusqu'à ses oreilles. — Non,
vraiment elle ne pourrait jamais dire cela en
public, c'était trop chaud, trop passionné,
trop véhément; il y avait des passages... Et
M"^ Illyne rentrait dans le rang, tout un
groupe d'habits noirs excités suivait cette
ingénuité de lupanar. M"" Emma Farnier était
devenue blême ; un tremblement l'avait prise;
personne ne voulait dire ses vers. « L'auteur,
l'auteur ! » réclamait des voix goguenardes.
« Oui, c'est cela, que madame d'EUébreuse
dise elle-même ses vers !■ » Et toute l'assis-
tance réclamait et criait ; le public était rede-
venu l'enfant mal élevé des entr'actes trop
longs et des premières houleuses. « L'auteur I
Fauteur ! » Et M""^ Farnier, le cœur chaviré,
sentait une sueur froide lui perler aux épaules,
elle croyait qu'elle allait mourir.
La comtesse de Hamarande s'était levée.
« Eh bien, ces vers, je vais les dire, moi. Qu'on
me donne le manuscrit. » Et la statuette de
Tanagra s'avançait le plus simplement du
CHÈRES CONFRÈRES 133
monde. Et un silence se faisait tel que Ton
eût entendu bourdonner une abeille. Dans le
recueillement de tous, M*"" de Hamarande
commençait. La jeune femme était peut-être
la plus admirable diseuse que possédât Paris;
seules Julia Bartet, Marguerite Moreno ou
jadis Sarali Bcrnhardt eussent pu lui être
opposées dans l'art de souligner, et de mettre
en valeur un rythme. Des vers de Florise
d'Ellébreuse perlés par la comtesse de Hama-
rande, Paris ne s'attendait pas à un pareil
régal.
Mais quand la diseuse se tournait vers la
poétesse pour quêter un regard de gratitude,
elle ne trouvait que deux yeux clos et une
pâleur de morte. La tête renversée, raidie par
l'hypnose, M"^ Emma Farnicr s'était éva-
nouie... Une réflexion de goujat, passée par-
dessus son épaule, avait porté le dernier
coup. Ce fut un désarroi, un tumulte; on se
pressait autour de la jeune femme, on empor-
tait Florise, inanimée, dans le cabinet du
Directeur. Ce Farenbourg, quel génie, quel
8
134 MAISON POUR DAMES
dentiste ! Tout cela a-t-il été assez bien réglé!
« C'est plus beau qu'au théâtre », ricanait
Zisko, le peintre hongrois.
Le lendemain M""® Emma Farnier ne pou-
Yait refuser de recevoir la comtesse de Hama-
rande.
La poétesse grande dame prenait congé de
la lauréate de province. Qu'est-ce que lacom-
tesse de Hamarande avait bien pu dire à
M"'^ Farnier? Elle avait dans les yeux une
décision inaccoutumée, et tout son pauvre
visage dévasté par le désespoir s'était sou-
dain retrempé d'énergie. Elle sonnait pour
avoir une lampe, car il était près de sept
heures. Elle écoutait l'auto de la comtesse
déraper sous ses fenêtres, et presque aussitôt
la porte de sa chambre s'ouvrait. Qui se per-
mettait... ? et M. deFarenbourg entrait suivi
de son mari. 11 se précipitait sur les mains de
la jeune femme... Ses compliments; M""® de
Hamarande chez elle! Mais c'était une consé-
cration, après ce qui s'était déjà passé dans la
CHÈRES CONFRÈRES 135
nuit, M""' de Hamarandc et elle devenaient
les deux outsiders de la liUérature féministe.
C'était inespéré, autant qu'imprévu, il allait
pouvoir publier son portrait avec celui de la
comtesse dans le prochain numéro de la
Revue.
La jeune femme regardait avec mépris ce
marchand de réclames. « Je m'y oppose for-
mellement, faisait froidement M"" Farnier ;
c'est spontanément que la comtesse de Hama-
rande m'a rendu visite, spontanément qu'elle
a dit mes vers hier soir, j'entends ne pas en
informer le public. — Mais moi, j'entends
faire votre réputation, chère madame, et faire
monter le tirage de mon journal. D'ailleurs,
il est trop tard, un instantané a été pris hier,
dans nos salons, de votre présentation à la
comtesse. Sa visite m'autorise à la publier,
— Soit, je vous désavouerais dans une lettre
ouverte à la comtesse de Hamarande, et cette
lettre je la publierais dans Fémina. — Oh !
comme elle est nerveuse ! Monsieur Farnier,
calmez un peu votre femme! Oui, je sais, les
136 MAISON POUR DAMES
événements d'hier vous ont un peu énervée,
mais rien de mieux ne pouvait arriver pour
votre gloire. Il ne faut pas ruer comme cela
dans les brancards. » Emma ne haussait
même pas les épaules ; ni M. Farnier, ni
M. de Farenbourg ne voyaient ses dents ser-
rées ni ses yeux fixes et durs.
« M. Agrado est venu prendre de tes nou-
velles, faisait Emile ; nous étions avec lui
dans le salon de l'hôtel ; il n'a pas voulu mon-
ter. — Il a bien fait, ripostait la jeune femme.
— Comment ! — Mais oui, il a bien fait,
intervenait M. de Farenbourg, puisque ma-
dame n'était pas seule. » Le directeur sentait
l'orage dans l'air. M. Farnier reprenait :
« Agrado nous invite à dîner pour jeudi, un
grand dîner qu'il donne en ton honneur, et il
compte sur nous, samedi, dans sa loge de
l'Opéra, pour une première. — La première
du Crépuscule des dieux, soulignait le journa-
liste. — J'ai accepté insistait Emile. — Et tu
as eu tort, car je n'irai ni à ce dîner ni à
l'Opéra. — Pourquoi? — J'ai dit. »
CHERES CONFRERES 137
M. de Farenbourg, devenu prudent, s'ab-
sorbait dans la lecture de cartes de visites,
dont un plat de Chine était rempli ; il y dé-
couvrait celle d'Oriane. « Tiens, tiens, M'^^de
Mauves, vous l'avez reçue? — Non, c'était ce
matin. Elle est venue prendre de mes nou-
velles. — Vous avez bien fait. » Florise levait
la tête. « Pourquoi? » Le journaliste avait un
geste vague : « J'ai dit ! » Et là-dessus il se
levait. « Voyons, Emma, M. Agrado attend
ta réponse ; M. de Farenbourg a promis de la
lui porter. — Non, non, je reviendrai demain,
cela ne presse pas, concédait ce parfait
homme du monde; madame d'Ellébreuse est
un peu énervée ce soir. »
Le diplomate s'esquivait. «Voyons, Emma,
tu n'es pas raisonnable, reprenait Emile ;
M. Agrado a pour toi une véritable affection ;
il m'a parlé de toi dans des termes...; tu se-
rais sa fille, qu'il ne t'aimerait pas davantage ;
tu sais qu'il m'a promis de faire flanquer à la
porte le petit écrivaillon de ton article. »
^jme Parnier tournait vers son mari son beau
138 MAISON POUR DAMES
profil douloureux autant qu'ironique : « Mon
ami, il vous faudra acheter des lunettes bleues,
vous devenez tout à fait aveugle ! »
Le lendemain matin, une heure après le
second courrier, le garçon de l'hùtel montait
à Florise d'Ellébreuse une immense gerbe de
lilas blanc et d'orchidées bleues ; une carte
aposlillée sous enveloppe, accompagnait l'en-
voi ; M""^ de Mauves y prenait des nouvelles
de la jolie malade et imploraitla faveur d'être
reçue dans la journée vers les cinq heures;
M"^ de Mauves avait un véritable service à
rendre à M"^ Farnier. « On attend la réponse
en bas ? demandait Emma. — Non, on est
parti. — Ah! » Et, développant le papierqui
entourait les fleurs, la jeune femme faisait
bouffer la gerbe dans un vase : le lilas, savam-
ment vaporisé, embaumait.
M^'Me Mauves ! M. de Farenbourg, la veille,
l'avait approuvée de ne pas l'avoir reçue : la
chroniqueuse sportive était donc un danger?
Un danger pour elle, ou pour M. de Faren-
bourg? Emma était piquée au jeu ; son ima-
CHÈRKS CONFRÈRES 139
gination travaillait, une curiosité l'obsédait
de '.onnaître maintenant M"'^ de Mauves. Elle
se rappelait très bien cette face pâle, expres-
sive, si étrangement éclairée par deux larges
yeux verts ; c'était la seule femme présentée
dont elle se souvînt.
Un chasseur du Laurier d'Or venait inter-
rompre sa songerie; il apportait une lettre de
M. de Farenbourg et toute une liasse de cou-
pures de journaux sous une grande enveloppe.
Le journaliste s'informait de la santé de Flo-
rise et la félicitait, une fois de plus, de son
grand succès; elle n'avait qu'à dépouiller les
bulletins de presse qu'il se permettait de lui
adresser. De M. Agrado et des invitations do
la veille, pas un mot. Le fin limier avait
flairé le vent ; un malheureux post-scriptum
gâtait la situation : M. de Farenbourg revenait
à la charge au sujet de sa collaboratrice
^|me Oriane de Mauves : « Si elle se présente
chez vous, soyez souffrante. Un bon conseil,
évitez-la. »
Cette recommandation décidait la jeune
140 MAISON POUR DAMES
■<»
femme à recevoir la personne qu'on voulait
lui faire évincer, et puis elle se mettait à dé-
pouiller Jes bulletins : tous y célébraient à
l'envi la pureté de son profil, l'éclat de son
teint, la souplesse de sa taille et la sensualité
passionnée de ses vers.
Mais Florise d'EUébreuse était déjà blasée
sur les éloges de presse. Elle n'en ignorait plus
la cuisine. Tout cet encens brûlé en son hon-
neur n'était que des communiqués et des
prières d'insérer de M. de Farenbourg; Dis-
tribués la veille au soir, ils avaient paru le
matin... complaisances réciproques de rédac-
tion vis-à-vis les unes des autres, la lauréate
du Laurier d'Or en possédait maintenant
l'énigme, d'ailleurs le nom de la comtesse de
Hamarande habilement accolé au sien ne lui
permettait pas un doute, c'était un nouveau
bluff de ce cher Oscar. Il préparait le texte et
l'illustration de son prochain numéro : l'entre-
vue des deux Muses. Ah ! le bon manager ne
perdait pas son temps, c'était organisé de
mains de maître autour de ses faits et gestes,
CHÈRES CONFRÈRES 141
la réclame ù jel continu d'une étoile en
tournée.
Horripilée, M'"'' Farnier repoussait du doigt
toutes ces paperasses et sonnait la femme de
chambre. Avait-elle fini de préparer son bain?
— Les hommes de la Samaritaine venaient de
le monter, de l'installer dans la chambre de
monsieur. L'hôtel Florian n'avait pas de salle
d'hydrothérapie.
Pendant la première semaine de son séjour
Emma, tôt levée, courait les magasins du
quartier, musant au Petit Saint-T hojnas pour
s'attarder au Bon Marché et de là passant les
ponts poussait jusqu'au Louvre.
En quittant l'étouffement des salles de
vente, la fraîcheur des hauts ombrages de la
Samaritaine entrevue du haut des quais la
tentait. L'eau du fleuve et le vent dans les
feuilles lui rappelaient vaguement le perpé-
tuel émoi des peupliers de la Barthelasse. . . La
Barthelasse aujourd'huilointaine comme Avi-
gnon, elle traversait d'un pas ralenti la place
Saint-Germain-l'Auxerrois, s'accoudait une
142 MAISON POUR DAMES
minute au parapet pour admirer le Pont-
Neuf et ses six arches pleines et la terrasse
en proue de sa pointe où s'immobilise la sil-
houette équestre du Vert-Galant, à Thorizon
c'était la flèche ajourée, on eût dit en fili-
grane d'or de la Sainte-Chapelle et puis plus
loin dans la travée du fleuve comprise entre
le quai de Gesvres et celui de l'Horloge, l'H.
d'améthiste gigantesque et violàtre des tours
de Notre-Dame. Florise s'absorbait dans cette
vision dont s'enivrait son âme artiste et puis
souriante à l'avenir, elle descendait l'escalier
qui conduit à la berge et s'engageait sur la
passerelle qui relie la rive à l'établissement,
c'était la dernière étape de sa matinée.
Maintenant M""^ Farnier faisait apporter ses
bains rue de Beaune et les prenait à l'hôtel ;
j^jmc pjirnier ne sortait plus le matin, ses soi-
rées la rendaient paresseuse, la provinciale
devenait Parisienne.
Vers trois heures un quart la jeune femme
s'étiraiten bâillant sur sa chaise longue. Après
CHÈRCS CONFRÈRES 143
son bain elle avait déjeuné dans sa chambre
et s'était ensuite endormie, lentement envahie
par la douceur de la sieste, un léger toc toc
heurté à sa porte venait de la réveiller;
c'était timbré d'une cire argentée qu'elle con-
naissait déjà trop, le bristol azuré de
M. Agrado, Florise avait un geste excédé,
elle ne décachetait même pas l'enveloppe. —
C'est pour le dîner. Invitation officielle cette
fois : « ah ! il est tenace. Pas plus que moi ! »
et elle poussait la lettre sur la table parmi les
papiers épars sur la table, son mouvement en
faisait tomber un sur le tapis, Florise le ramas-
sait, et, hasard, c'était la lettre de M. Faren-
bourg, son billet du matin, machinalement
Emma le relisait, elle s'arrêtait longtemps au
post-scriptum consacré àM™^ de Mauves. — Si
elle se présente chez vous, soyez souffrante,
un bon conseil, é citez-la.
Ces quelques lignes lui remémoraient sa
décision d'avant le déjeuner, M'°^Farnier était
devenue pensive, sa bouche entr'ouverte
hésitait, mais ses prunelles riaient. D'un bond
144 MAISON POUR DAMES
elle se mettait debout et se dirigeait vers une
grande caisse en bois blanc, dernier envoi des
sœurs Millaux. Elle l'ouvrait avec précaution
et en tirait une délicieuse robe d'intérieur,
toute en gaze de soie mauve sur dessous do
satin souple, quelque chose d'impondérable
et de flou qui fondait et coulait comme
une eau sous la main, la jeune femme éta-
lait le chef-d'œuvre sur son lit et l'examinait
en détail ; toute la robe embaumait, des
sachets d'héliotrope avaient été cousus dans
la doublure et une senteur capiteuse et très
douce emplissait la chambre. Florise se pen-
chait sur l'étoffe et s'y caressait le visage, un
bien-être la pénétrait en même temps que le
parfum, elle se redressait et s'approchait de la
glace en tenant toujours sa joue appuyée contre
l'étoffe, la nuance seyait merveilleusement à
son teint, le mauve la faisait encore plus déli-
cieusement blonde, il allumait comme des
lueurs d'ambre clair dans ses cheveux châtains.
M""" Farnier replaçait la robe sur le lit et
s'installait à sa toilette.
CHÈRES CONFRÈRES M45
Le soir, à quatre heures et demie, M""" Far-
nier était sous les armes.
L'arrêt d'un fiacre sous ses fenêtres Ja fai-
sait tressaillir ; elle consultait la pendule :
M""^ de Mauves était exacte. M""^ Farnier avait
donné ordre de laisser monter directement.
Le danger, puisqu'il y avait danger, allait
apparaître.
La porte s'ouvrait. Le danger était une
longue et souple forme veloutée comme une
hirondelle de ruine. Une robe de velours ras,
gris de taupe, moulait la sveltesse de la jeune
femme. Au-dessus de l'étole de chinchilla,
c'était bien l'étrange et attirant visage remar-
qué l'autre soir. Les yeux avaient en-
core plus d'éclat. Une toque de velours
pensée couronnait cette tête de jeune page, et
dans un sillage d'odeurs capiteuses et compli-
quées, M"® de Mauves se précipitait. Florise
n'avait pas eu le temps de se lever, la visi-
teuse lui avait saisi les mains... Comme elle
était bonne de l'avoir reçue! Alors elle l'excu-
sait et de l'indiscrétion de sa visite etdel'au-
9
146 MAISON POUR DAMES
dace de son envoi, mais une irrésistible sym-
patliie l'entraînait vers elle. En plus de sa
joliesse et de son génie, il y avait en elle une
telle candeur, une telle ignorance de l'horrible
monde oii elle entrait. C'est son innocence qui
l'avait amenée à cette démarche. Elle sentait
Florise si neuve et tellement sans défense dans
cette effarante existence de luttes et d'intri-
gues, qu'est la littérature pour une femme :
elle ne connaissait que trop cette existence et
à ses dépens, hélas ! Et cette odieuse soirée
de l'avant-veille, ce gala du Laurier d'Or,
quelle honte, quel guet-apens, pis, quel tra-
quenard! Parmi le cynisme des hommes et
l'envieuse, hostilité des femmes, Florise lui
était apparue comme une sainte Blandine dans
la fosse aux lions. Ce Farenbourg était un
misérable de l'avoir fourvoyée dans cet
affreux milieu de bas bleus aigris, de snobs
imbéciles et de gens de lettres aux expédients.
Avoir fait d'elle, elle une créature si pure et
si noble, un prétexte de bluff, un objet d'at-
traction ! Ah ! ce Farenbourg ! Mais il en avait
CHÈRES CONFRÈRES 147
fait bien d'aulres ! Alors devant sa pâleur et
sa détresse, un immense attendrissement
l'avait prise pour elle, Florise, et, entrée dans
les salons du Laurier avec une secrète jalou-
sie de sa beauté et de son talent (toutes les
femmes étaient jalouses d'elle), elle avait, tout
à coup, éprouvé pour elle un impérieux be-
soin d'afTcclion et de dévouement.
Emma FarnierlFécoutait parler avec stu-
peur. A la jalousie en moins qu'elle n'avait
pas avouée, c'était les propos mômes de
M""* deHamarande. Les deux femmes s'étaient
rencontrées dans la même pitié et le même
besoin de lui venir en aide ; toutes deux,
émues par sa candeur, avaientcédé à lamême
générosité d'élan . C'était pour la prévenir d'un
danger et lui rendre un urgent service que
M"" de Hamarande était venue la visiler, la
veille ; la jeune comtesse l'avait aussi mise en
garde contre Farenbourg, « un homme capable
de tout », avait dit celle-ci.
La chroniqueuse sportive était plus expli-
cite. Un forban, une canaille, un exploiteur
148 MAISON POUR DAMES
de femmes, et dont les enthousiasmes litté-
raires masquaient tnal les spéculations de
luflian. D'ailleurs, il fallait l'entendre, dans
lintimité, parler de sa rédaction. Mais M™^ de
Mauves ne répétait pas le mot. Elle avait re-
pris avec une volubilité passionnée, le thème
inépuisé des qualités de House et de ses per-
fections, et puis elle revenait en termes api-
toyés sur la soirée de l'avant-veille et son effa-
rante détresse au milieu des réclamations
brutales d'un public, on aurait dit payant.
« Lesgoujats, les goujats! s'exaspérait la jeune
femme, on ne se conduit même pas ainsi au
beuslant! » — « Oh! M™^ de Hamarande a
été très bonne, pouvait enfin placer Emma,
elle s'est dévouée et m'a sauvée littérale-
ment. ))
Une flamme mauvaise allumait les yeux de
la chroniqueuse : « Vous êtes naïve, chère
madame, vous avez cru au dévouement de
M""' de Hamarande, mais M""" de Hamarande
s'est taillé une admirable réclame en vous
sauvant. Vous ne la connaissez pas encore.
CHÈRES CONFRÈRES 149
M"* de Hamarande ne travaille que pour elle ;
c'est pour elle, et non pour vous, qu'elle est
venue au gala de l'autre soir ; la fête était
donnée en votre honneur. Vous en étiez le
clou, l'attraction, la reine ; elle a voulu par-
tager votre triomphe. C'est très adroit et très
fort, ce qu'elle a fait là. Elle s'est piédestali-
sée en vous venant en aide. Quoiqu'elle fasse,
maintenant, on ne pourra la soupçonner ni
de basse envie, ni de compétition. D'un geste
elle s'est nimbée d'une couronne. La voilà
passée petit manteau bleu, créature d'élite et
de générosité. La belle àme et le génie, la
double auréole ! »
Florised'EUébreuse écoutait sans bien com-
prendre encore, mais faisait en elle-même
des rapprochements : M™^ de Hamarande lui
avait tenu les mêmes propos la Veille,
M""" de Mauves les débitait avec une autre
chaleur. M"'® de Hamarande n'avait prévenu
Emma que contre M. de Farenbourg ; la chro-
niqueuse sportive s'en prenait au contraire à
toutes et à tous ; elle englobait dans la même
150 MAISON POUR DAMES
suspicion tarouche M. Agrado, un vieux sa-
tyre hypocrite qui aurait voulu faire de la
rédaction du Laurier son harem, et cette petite
crapule de Maxence Noirmont, cette chère
des Glaïeuls dont la haine antiphysique s'a-
charnait sur toutes les femmes ; et sa véhé-
mence indignée dénonçait à Emma les ma-
nœuvres frauduleuses du vieux Mécène égril-
lard, comme les turpitude du jeune maître
chanteur. Le vieux banquier n'avait-il rien
tenté déjà auprès d'elle? Il la désirait osten-
siblement; il était encore plus dangereux que
le Noirmont dont l'évidente infamie n'é^a-
lait que l'évidente lâcheté ; pour celui-là, il y
avait les exploits d'huissier et la police
correctionnelle. Ah! les aigrefins et les porcs,
les rancunes et les convoitises que Florise
avait ^û déchaîner dans ce troupeau; mais
elle l'aiderait à se défendre contre eux et, si
elle le voulait bien, armerait sa candeur de
toute son expérience. Elle la soutiendrait de
ses conseils, l'éclairerait de ses avis, la docu-
menterait sur les choses et les gens, l'initie-
CHÈRES CONFRÈRES 151
raitaux rusesetaux stratagèmes sanslesquels
force, gloire et talent deviennent inutiles à
Paris ; elle lui soufflerait son énergie dans les
résistances et sa perspicacité dans l'intrigue :
bref, elle serait son amie.
M""*" de Mauves avait rapproché sa chaise de
celle de Florise, et, tout en lui caressant les
poignets du bout effleurant de ses doigts,
avait presque posé sa tête sur son épaule.
Florise sentait son haleine lui chaufi'er la
nuque.
Tant de véhémence l'effarait. C'était en ter-
mes moins ardents, la conversation même de
la comtesse de Hamarande, la môme sympa-
thie inspirée par son ignorance et les mêmes
conseils de se méfier d'un monde d'intrigue
et de perfidie; mais au lieu de mettre à son
service son expérience pour en triompher,
M""" de Hamarande lui avait conseillé de fuir
ce monde périlleux et trop compliqué pour
elle : Florise n'était pas taillée pour la lutte,
elle devait retourner au plus vite à Avignon,
se laisser commander un roman par de Fa-
152 MAISON POUR DAMES
renbourg et rentrer, s'exiler en Provence.
Là, dans la solitude ensoleillée de la ville
des Papes, au bord des roseaux frisson-
nants du Rhône, elle mettrait un an, deux ans
à faire un beau livre de vers, et, le livre une
fois parachevé, elle reviendrait le publier à
Paris. M™* la comtesse de Hamarande s'était
engagée à trouver un éditeur.
Laquelle des deux fallait-il écouter? L'une
lui conseillait le combat, l'autre la fuite, pis
que la fuite, l'exil. M"'" de Hamarande n'avait-
elle pas un intérêt à la supprimer de sa
route? Elle était une rivale, en somme ; une
méfiance était entrée en elle depuis que
M""® de Mauves avait disséqué en sa présence
les motifs plausibles de ce spontané dévoue-
ment.
La comtesse de Hamarande paraissait à
Emma plus sage. M""* de Mauves plus sin-
cère. Florise reconnaissait, malgré elle, à la
poétesse, une nature plus pondérée et plus
droite, et il y avait pourtant plus de spon-
tanéité dans la sympathie passionnée de la
CHÈRES CONFRÈRES 153
chroniqueuse ; et, pourtant^ cette nature ar-
dente l'effarait.
Il y eut un silence. M"* de Mauves avait
relevé la tête ; elle considérait le front pensif
et les beaux yeux distraits d'Emma. Elle
lâchait les deux poignets et reculait un peu
sa chaise. Elle venait d'aviser, sur une table,
l'éventail de M. Agrado. « Une jolie pièce,
faisait-elle, en déployant le velin enjolivé de
délicates peintures ; c'est un objet de collec-
tion, un cadeau? — C'est M. Agrado qui me
Ta offert », et la jeune femme ne pouvait
s'empêcher de rougir. « M. Agrado, déjà!... »
M™'' de Mauves avait un mauvais rire. Com-
ment, déjà ! — Oui, c'est une habitude qu'il
a de semer ses éventails. Il en a d'incompa-
rables ; celui-là vaut bien vingt-cinq louis...
Vous êtes allée chez lui? — Jamais, il me Ta
envoyé le lendemain de notre arrivée ici ; il
ne m'avait pas encore vue. — Ah ! La chroni-
queuse avait refermé brusquement l'éventail.
Et il ne vous a pas invitée à venir visiter ses
vitrines? — En effet, mais je n'avais pas de
9.
134 MAISON POUR DAMES
raisons d'y aller seule. Nous sommes priés
à y dîner jeudi. J'aurais eu tout le loisir de
les admirer ce soir-là, mais j'ai refusé. —
Yoiis avez refusé ? Vous avez eu tort, il faut v
aller. Il peut encore être très utile. — Vous
me conseillez d'y aller après tout ce que vous
m'en avez dit? Etrange! Vous êtes de l'avis
de mon mari. La femme de lettres avait un
sourire énigmatique : « Je suis toujours de
l'avis des maris. »
« Voici, justement, M. Farnier qui rentre »,
faisait Emma en prêtant l'oreille à un bruit
de pas dans la pièce voisine. — Alors, je me
sauve, je vous laisse, et M""^ de Mauves se
levait. — Pourquoi ? je vous aurais présentée,
Emile eût été enchanté. — Non, il est cer-
tains conseils que... — La chroniqueuse s'é-
tait vivement rapprochée : « Ecoutez-moi, mon
amie, vous jouez en ce moment une très grosse
partie : vous n'y entendez rien et votre mari
encore moins, si c'est possible. Or, je ne veux
pas que vous soyez roulée, et vous allez l'être,
si l'on n'y met le holà. Allez dîner jeudi,
CHÈRES CONFRÈRES 155
avenue Friedland, mais ayez toutes les pru-
dences et venez me voir le lendemain, cl^ez
moi,, cinq heures. Vous y trouverez deux
amies à moi, dont Tune très intéressante.
M, Agrado, il y a deux ans, lui a offert quel-
ques éventails: elle vous dira elle-même ce
qu'il lui en a coûté; je tiens à ce que vous
soyez édifiée. Vous permettez? » Devant son
mouvement. M"® Farnier avait tendu naïve-
ment la joue; c'étaient leurs bouches qui se
rencontraient. M™" de Mauves lui avait glissé
sa carte dans la main ; elle avait déjà dis-
paru.
« Tu avais encore une visite? » faisait
Emile en ouvrant la porte de communica-
tion.
VITI
TUYAUX PRÉCIEUX
M. Agrado offait son bras à M"*' Farnier ;
on passait au salon.
Après l'éclairage aux bougies et les vastes
tapisseries Louis XIV de la salle à manger,
la Vie d'Alexandre le Grand, d'après les car-
tons de Lebrun, c'était le régal de nuances
atténuées et claires du salon de Musique.
Tout de hautes glace.s ovales alternant
avec des panneaux de moire verte encadrés
de moulures Louis XV, pas un tableau, pas
un bibelot n'en rompait la délicate harmonie.
Au plafond à peine teinté d'azur, des groupes
effacés de nudités ; au-dessus de la cheminée
de marbre blanc, un grand portrait de l'Ecole
anglaise, une mince figure de femme ennuagée
de tulles et de linon et, sur un socle de
158 MAISON POUR DAMES
grande brèche, une Léda d'albâtre, pâmée
sous la caresse insistante d'un cygne, attes-
taient seules la galanterie du maître de la
maison.
Cela avait été un dîner de stricte intimité,
pas plus de dou-ze couverts, mais non sans
cérémonie. M.. Agrado avait tenu à pré-
senter Florise d'EUébreuse au cercle plus
restreint de ses relations mondaines, le dîner
était pour huit heures un quart. — « Arrivez à
huit heures et demie, lui avait glissé dans
l'oreille le Directeur du Laiirier d'Or, on ne
se met jamais à table avant neuf heures. »
Et pour ce soir-là, M""" Farnier avait bien
voulu suivre le conseil.
En arrivant avenue Friedland, Emma avait
trouvé au salon le ménage de Farenbourg,
Zisko, le portraitiste à la mode que le ban-
quier eût voulu attacher à la Revue, et une
grosse dame mûre engoncée dans une robe
de moire verte toute raidie de points d'Alen-
çon. M. de Farenbourg présentait la jeune
femme : « Madame Rousseau de l'Aisne, la
TUYAUX PRÉCIEUX lo9
femme du sénateur », la sénalrice daignait
s'incliner, deux rangs de brillants et trois de
perles tremblaient en frissons lents sur la
gélatine de sa gorge. « Rousseau était avec
Agrado qui l'avait entraîné dans son cabinet
des estampes pour lui montrer quelques
cochonneries, pour sûr », et la sénatrice
souriait de tout l'émail d'un double dentier,
ces hommes, on les connaissait ! Florise
d'Ellébreuse, gênée, adressait à son manager
un regard un peu surpris. « Un peu commune,
chuchotait celui-ci, mais une bonne femme,
Rousseau lui doit sa fortune, ce sont les cent
mille francs de sa dot qui ont acheté les
premiers terrains des mines de Sérigny,
Sérigny dans l'Aisne, parfaitement, les
fameux charbonnages, les Rousseau ont
aujourd'hui plus de vingt millions, membre
de tous les conseils d'administration de che-
mins de fer, pas une société financière où ne
figure aujourd'hui le nom de Rousseau, et
relativement honnête pour un gouverne-
mental... aucun Panama dans leur actif, fai-
160 MAISON POUR DAMES
sait-il à M. Farnier, peut vous être très utile
pour un avancement, soyez aimable ». Les
deux hommes avaient laissé aux prises les deux
femmes. « Et d'oiî sort madame Rousseau, »
demandait le Conservateur vaguement offus-
qué par l'odeur d'étable exhalée par la dame.
« Fille d'un éleveur de Seine-et-Oise, a dû
garder les vaches autrefois, mais une excel-
lente créature, ne demande qu'à rendre ser-
vice, je ne vous en dirais pas autant de ceu^^
qui vont venir, les Mursy des Forges, autres
sénateurs de l'extrême gauche. Ceux-là;, ils
n'arriveront pas avant neuf heures, ils se font
toujours attendre, c'est un genre. Les Forges
en deux mots, et cela se dit socialiste, s'ils
avaient eu un fils ils auraient été barons. Vous
verrez le gendre, le comte de Clusermont ».
Mais le maître de maison rentrait avec le pro-
priétaire. M. Agrado présentait le sénateur à
la lauréate du Laurier d'Or. « Comme
madame est jolie, hein, Alphonse ! risquait la
grosse sénatrice, tu ne trouves pas qu'elle
ressemble à quelqu'un. Voyons cherche un
TUYAUX PRÉCIEUX 161
peu : cette actrice qui faisait la commère dans
la dernière revue de la Cigale ; la revue oii on
le blasait à propos de la journée de huit
heures. — Suzy Linon, s'exclamait le gros
homme, oh ! madame est mieux. » M. Agrado
visiblement agacé, rompait la conversation,
les Mursy des Forges arrivaient. Ce fut
une entrée sensationnelle, la sénatrice était
une femme énorme, d'une majesté d'éléphant,
sanglée à demander grâce dans un damas de
satin blanc, tout broché d'or. Une traîne de
cour en velours miroité bleu ciel, brodée
d'hortensias d'argent prêtait à sa masse
l'aspect d'une guérite ambulante. Une aigrette
de diamants, un oiseau de paradis et une
véritable vitrine de joaillier étalée sur ses
larges épaules en faisaient indifféremment
une reine comique de féerie ou une exhibi-
tion de musée forain. M. Agrado s'était préci-
pité, le sénateur et son gendre suivaient.
Important, gourmé, un torse de portefaix
où l'habit noir semblait prêt à éclater et une
mâchoire de bouledo2:ue, tel était l'homme.
462 MAISON POUR DAMES
Masque de brute intelligente où l'on devinait
le manieur de masses et le brasseur d'affaires,
d'un arrivisme impitoyable pour quiconque
lui ferait obstacle. Le vernis de froideur
adopté aujourd'hui dans les sphères offi-
cielles craquait partout sur cette face effrontée
de jouisseur. « Le gendre correct, effacé, l'air
d'un petit garçon, suivait ce terrible beau-
père; il était impossible d'être plus en charte
privé que le comte de Clusermont, il venait
de se porter à la députation, il avait échoué
d'ailleurs, mais beau-papa lui avait promis
une éclatante revanche, il avait à lui plus de
huit départements, ceux de ses hauts four-
neaux de Lorraine et de ses ardoisières
d'Anjou et aux prochaines élections...
Le comte de Clusermont était veuf, made-
moiselle Mursy des Forges était morte en
couche, après une année de mariage, les
beaux-parents avaient pris chez eux l'enfant
et du coup adopté le père; Adalbert de Clu-
sermont demeurait chez les Mursy des Forges;
il était passé veuf inamovible dans les clubs
TUYAUX PRÉCIEUX 103
OÙ on lui permettait encore de paraître et de
risquer la grosse partie.
Ces choses affirment le- crédit d'une mai-
son, on prétendait que Clusermont allait
abjurer le catholicisme et se faire protestant.
Mursy des Forges, que son austérité n'empê-
chait pas de fréquenter les boudoirs, présen-
tait, dit-on, son gendre chez les demoiselles,
on permettait aussi parfois la fête à Cluser-
mont, dans le monde on l'appelait l'Otage.
Ce trio d'importance accaparait l'attention,
on avait présenté Florise, la dame des ardoi-
sières et des hauts fourneaux avait salué froi-
dement, elle était tout entière aux effusions et
aux chères dames de M""" Rousseau de l'Aisne,
les sénatrices se complimentaient sur leurs
splendeurs réciproques. — C'est du Paquin,
ma chère. — Vous n'allez donc plus chez les
Millaux. — Est-ce que les Miliaux habillent
des femmes comme nous, ma chère ; des
modes et des prix pour des petites actrices,
des débutantes, des littérateuses, des créa-
turcs à de Farenbourg, il y a beau temps
164 MAISON POUR DAMES
que je les ai quittées, les sœurs Millaux, mais
j'avais perdu chez elles trois centimètres
de tour de taille, j'en ai retrouvé deux chez
Doucet et quatre chez Paquin, il n'y a que lui,
voyez plutôt. — Le fait est que cette traîne
vous amincit et vous allonge », et les millions
se congratulaient.
M. de Farenbourg qui gardait et non sans
motif une dent de sagesse aux Mursy des
Forges faisait au Conservateur d'Avignon l'his-
torique delà famille ; leur passé à eux n'était
pas sans tache : deux krachs retentissants,
trois banqueroutes et autant de faillites
avaient puissamment aidé à arrondir leurs
quarante millions, ce forban de Mursy des
Forges avait frisé plusieurs fois la correc-
tionnelle, une amitié en haut lieu était tou-
jours intervenue à temps, d'innombrables
carambolages dans les estaminets du quartier
Latin et une enfance commune à Bergerac
avec un fils de vétérinaire devenu depuis
ministre et même président du conseil lui
avait valu une impunité de plus de vingt
TUYAUX PRÉCIEUX 165
uns, quant à madame, c'était une Thérèse
Humbert au gros pied, soulignait M. de
Farenbourg, et ce gros pied l'avait empêchée
de s'aventurer dans les pièges à loups tendus
à la grande Thérèse, et M. Farnier prenait
;;insi une leçon de parisianisme.
Zisko, le peintre hongrois, s'attardùi:, lui,
auprès de M"*" Farnier et de Farenbourg;
les narines vibrantes et la bouche ciselée
de Florise l'intéressaient intensément.
Mursy des Forges adossé contre la chemi-
née donnait à M. Agrado la cause de son
retard, le président du conseil l'avait emmené
jusqu'au quai d'Orsay, il ne voulait pas le
laisser partir, la séparation de l'Etat et de
lEglise allait créer bien des ennuis au gou-
vernement, Mursy des Forges l'avait prévu.
Crouchard, alors ministre, avait passé outre,
il se mordait maintenant les pouces. Que
n"avait-il suivi ses avis.
M. Agrado prêtait une oreille distraite aux
doléances parlementaires du sénateur; un œil
aux champs, un œil à la ville (l'œil aux
166 MAISON POUR DAMES
champs louchait du côté dEmma, l'œil à la
ville surveillait la porte, guettant un invité
qui se faisait attendre), il lissait d'un doigt
impatienté la soie lustrée de ses moustaches.
M. Rousseau de l'Aisne opinait de la tête,
le comte de Clusermont écoutait déférent.
Et l'invité en retard arrivait, enfin. C'était
le petit Nazareth, Fex-secrétaire de Baracki-
witz, l'ancien ministre des affaires étran-
gères, aujourd'hui attaché d'ambassade, un
des hommes d'avenir du parti régnant. On
faisait à Nazareth une ovation, il arrivait
enfin! le jeune hébreu s'excusait. Son Excel-
lence l'avait encore retenu. Tiropochey, le
ministre des finances avait voulu abso-
lument avoir son avis sur un point très com- .
plexe, épineux même du conflit anglo-alle-
mand. Nazareth possédait la question à fond,
il l'avait étudiée sur les lieux mêmes lors de
son séjour à Tanger, auprès du Sultan, il
n'avait pu refuser ses lumières à Son Excel-
lence.
Nazareth était tout excusé, M. Agrado
TUYAUX PRÉCIEUX 167
offrait son bras à M"* Mursy des Forges et
priait l'homme des hauts fourneaux d'offrir
le sien à M"*® Farnier, on passait dans la salle
à manger.
Le dîner fut solennel et morne, Servi, on
eût dit au pays des ombres par des longs
maîtres d'hôtel dont les semelles feutrées ne
faisaient aucun bruit, la voix des hommes mon-
tait et retombait dans le silence, empêchant
tout aparté. M. Mursy des Forges pérorait, la
séparation de l'Etat et de l'Église, la confé-
rence d'Algésiras et la question du Maroc
revenaient invariablement sur le tapis et
M"'' Farnier sentait peser sur ses épaules la
glace d'un accablant ennui. Elle y sentait aussi
errer l'imperceptible brûlure des yeux de
M. Agrado, le banquier ne la quittait pas du
regard, et ne pouvait *se lasser de la chair
laiteuse et des reflets nacrés de ses épaules
d'un galbe si jeune et si pur, elles émer-
geaient d'un corsage de velours pêche si adé-
quat à la taille, qu'on eût dit la robe peinte à
même la peau, la souplesse de Florise dans
168 MAISON POUR DAMES
cette gaine rose et veloutée était un délice
pour l'œil, chacun de ses mouvements dépla-
çait de la grâce et les prunelles de tous ces
hommes absorbés par la politique se cares-
saient à cette nudité.
Sans un bijou (car Emma n'avait osé ris-
quer le collier de faux rubis), la nudité de
Florise éclatait encore plus désirable au
milieu des entassements de bijoux qui s'écra-
saient sur la maturité des autres femmes.
M^^deFarenbourgjellejS'éclipsaitassezneutre
malgré un haut carcan de perles, mais la ma-
gnificence et le faste des deux sénatrices dans
leurs fracassantes robes de cour devenaient
effarantes, soulignés par la divine simplicité
de la poétesse. M. Agrado jouissait de son
œuvre, le clou du dîner n'était-il pas ce vivant
Clodion.
Mais la conversation s'était animée, le petit
Nazareth parlait bourse, il semblait très
reriseigné, la grosse M""^ Rousseau de TAisne
lui demandait des tuyaux, M. Mursy des
Forges écoutait d'un air guoguenard, le
TUYAUX PRÉCIEUX 169
silence auquel il s'était enfin décidé avait
donné libre essor aux propos. Le peintre
Zisko faisait sa cour à la femme de cet homme
isi riche, M"'^ Mursy des Forges était toute
puissante aux Beaux-Arts, mais il manquait
tout compromettre en citant comme peintre
de portraits possibles pour la majes-
tueuse Egérie le nom d'un caricaturiste
connu; il y eut une minute de stupeur, et
puis on passait dans le salon de musique, le
café y était servi. Il était vide ce soir-là de
toutes les chaises en bois doré qui s'y entas-
saient les soirs de concert, de merveilleuses
tapisseries de Beauvais, d'après les fables de
La Fontaine y encadraient leurs médaillons
de fleurs dans des bois de l'époque, ces
dames en admiraient le style et la couleur.
M. Agrado priait M""® Farnier de vouloir bien
servir le sherry et le kummel : il tenait à faire
à ses amis les honneurs de tant de grâces.
]\lme ^ç, Farenbourg voudrait bien l'aider,
la bonne M™* Rousseau de l'Aisne se joi-
gnait d'elle-même aux jeunes femmes, un
10
170 MAISON POUR DAMES
regard de M™" Mursy des Forges la tançait et
ce fut le dernier incident, la compagnie
s'était disséminée par groupes.
Tout en sirotant des liqueurs, M. de Faren-
boiirg conseillait à M. Faftiier de faire un lour
dans les galeries ; ce malin d'Agrado avait
fait en peinture des coups remarquables. Le
Louvre et la National Gallery lui enviaient
ses trésors. Zisko avait accaparé M"^ de Faren-
bourg,et Florise d'Ellébreuse se serait trouvée
isolée sans l'attaché d'ambassade, venu s'as-
seoir auprès d'elle sur une vague présenta-
tion de M. de Farenbourg.
Les apartés se continuaient et la provin-
ciale écoutait sans l'entendre le monsieur de
la Carrière lui débiter toutes les prévues
banalités. Le petit Nazareth ne parlait que
de M""^ de Hamarande, il associait à chaque
phrase le nom de la comtesse à celui de
^jme Parnier et la jeune femme attachait au
plafond deux prunelles excédées.
Le directeur du Lmirier venait à son
secours, il avait fait les honneurs des Turner
TUYAUX PRÉCIEUX 171
et des Lawrence de M. Agrado au Conserva-
teur des hypothèques. Et maintenant Faren-
bourg venait frapper familièrement sur l'é-
paule du maître de la maison. — Mon cher
hôte, lui disait-il, si vous faisiez voir un peu
vos vitrines à ces dames, vous avez fait cer-
tainement encore quelques nouvelles trouvail-
les. M. Agrado se récriait, ces dames connais-
saient depuis longtemps ses collections. Mais
pas du tout, M™° d'Ellébreuse ne les con-
naît pas, insistait le journaliste. La jeune fem-
me se levait et suivait sans mot dire les trois
traînes de ces dames, 3L de Farenbourg em-
menait les hommes au fumoir. C'était main-
tenant le faste assourdi d'un salon tendu de
vieux lampas cerise, avec de hautes vitrines
dorées. C'était des bonbonnières enrichies de
diamants, les autres de miniatures ; et des
l)oîtes à mouches et des boîtes à rouge en
vermeil, en or ciselé, en aventurine et en
galuchat. Le moindre de ces brimborions
valait de cinquante à cent louis et l'extase
de ces dames s'adressait moins au travail
172 MAISON POUR DAMES
des objets qu'à leur valeur. Mme de Faren-
bourg s'attardait devant une vitrine, absor-
bée dans l'examen d'éventails anciens.
M. Agrado s'était rapproché de Florise. Au
mot de collection la jeune femme s'était
mise sur la défensive, elle observait le ban-
quier d'un œil froid — « J'en ai d'après Bou-
cher de bien curieux, lui chuchotait-il dans
lanuque, etj'en ai même un attribué à Frago-
nard. Venez par ici, je ne peux pas vous le
faire voir devant ces dames, c'est plutôt
chaud, mais la poétesse de Sous les Lauriers
roses ne peut s'indigner d'un badinagc dans
les fleurs. »
M. Agrado venait d'ouvrir une vitrine, il
mettait entre les mains d'Emma deux ou
trois éventails dont les peintures sur velin
n'avaient vraiment de licencieux que l'inten-
tion qu'on pouvait prêter aux personnages
d'après des attitudes un peu vives, car le
débraillé des corsages et le retroussis du linge
ne montraient que peu de nudité. Les yeux
du vieillard luisaient d'un éclat plus vif, la
TUYAUX PRÉCIEUX . 173
jeune femme ne sourcillait pas, elle prenait
elle-même un autre éventail, celui d'après
Fragonard où le séducteur avait en effet les
mains plus hardies. Emma sentait dans sa
nuque le souffle court du collectionneur. Il
venait de cueillir sur la panne bleue d'une
tablette un collier à double rang de perles et
sournoisement l'avait posé sur les épaules de
la jeune femme mais il ne l'agrafait pas.
Emma s'en apercevait au froid des perles sur
sa peau, elle avait un mouvement de recul.
Que faites-vous, demandait-elle. — Si vous
voyiez comme vous êtes belle ! Les autres
femmes se dirigeaient vers eux, M. Agrado
retirait vivement le collier. — Il faudra reve-
nir un autre jour voir tout cela, mais seule,
sans personne, j'ai des merveilles dans la
pièce à côté, d'autres éventails encore.
— Vous en avez là pour des cent mille
francs, cher monsieur, s'exclamait la grosse
présidente, et M. Agrado reprenait le chemin
du grand salon vert pâle, escorté d'un groupe
d'admiratrice'"^
10.
174 MAISON POUR DAMES
— Il a bon goût, notre banquier, non, il ne
s'embêtait pas de vouloir s'envoyer la jolie
créature que voilà. Hein ! quelle taille !
quel galbe ! quelle souplesse ! et quels yeux
frais ! Ils n'ont pas encore vu tous les vi-
lains spectacles que nous avons subis, nous.
Ce qu'il y a de plus charmant- en vous, ma
chère Florise, c'est votre candeur de regard
et de teint. Vous avais-je menti, mesdames ?
Voyons, levez-vous, Florise, laissez-vous ad-
mirer. Ah ! je comprends très bien notre ban-
quier.
M""" de Mauves avait forcé Emma à s(
lever et, la prenant par le petit doigt, elle la
faisaittourner comme un mannequin, l'offrant
de profil, de trois quarts et de face à l'attentif
examen de deux toutes jeunes femmes assises
au hasard des divans, dans la discrète inti-
mité du boudoir.
— Oh ! notre Mécène s'y connaît. Il a le
flair des objets d'art, et Miss Topsy, une
petite blonde à mine espiègle de chien fou,
se passait délicatement la langue sur les le-
TUYAUX PRÉCIEUX 17'ô
vres ...Et chien fou était le mot, car ses che-
veux d'un blond argenté d'infante d'Espagne
lui mangeaient les tempes et lui retombaient
sur les joues comme de larges oreilles d'épa-
gneul. Miss Topsy était moulée dans une
robe de fausse loutre si adéquate à son corps
souple, qu'on l'eût dite collée à même la
peau. Un long pendentif de scarabées de tur-
quoises égayait seul cette longue et svelte
nudité de lutin, car ce costume évidemment
voulu donnait à la jeune fille un aspect
à la fois androgyne et diabolique de Puck,
d'Ariel ou de jeune ange déchu, un teint
de lait, des dents de perles et d'effrontés
yeux gris faisaient Miss Topsy très trou-
blante.
Florise d'Ellébreuse l'avait trouvée déjà
installée chez la chroniqueuse sportive en ar-
rivant rue Nouvelle. Après avoir hésité toute
la journée à faire cette visite, M™^ Farnier s'y
était brusquement décidée vers quatre heures.
Un besoin de se renseigner sur M. xVgrado
l'y avait surtout poussée, car les caresses
176 MAISON POUR DAMES
un peu vives de la chroniqueuse avaient
jeté la jeune femme dans un étrange malaise.
Elle redoutait de se retrouver en sa présence ;
la certitude que M""^ de Mauves ne serait
pas seule chez elle, l'avait seule amenée rue
Nouvelle. Un valet de pied, à figure de sacris-
tain, Tavait introduite avec des mines onc-
tueuses, l'homme à face glabre, l'avait guidée
à travers une suite de pièces aux persiennes
hermétiquement closes. Des tentures d'un
éclat violent, de hautes glaces surchargées
d'ornements, et d'une dorure excessive et
beaucoup de nudités de marbre sur des socles
luisaient dans l'obscurité et puis le valet de
pied avait ouvert une porte, et la jeune fem-
me s'était trouvée dans un boudoir ovale aux
murs tendus de soie orange, une merveilleuse
broderie japonaise qu'animaient des vols de
chimères et les ailes déployées de papillons
géants, de larges divans bas faisaient le tour de
la pièce. Sur le tapis d'un bleu velouté et très
doux des coussins gisaient épars, ils étaient
posés çà et là comme des taches soyeuses et
TUYAUX PRÉCIEUX 177
brillantes, dos objets étranges et précieux
semblaient courir aux pieds des divans ; des
monstres de jade d'une transparence lunaire,
des cigognes de bronze et des brûle-par-
fums de cloisonnés ajourés et dorés comme
de minuscules pagodes et c'était aussi toute
une débandade de fruits et de poissons d'é-
mail, des courges d'un vert marbré, des auber-
gines violettes, des longs brochets de por-
celaine de Danemark à côté de crapauds
japonais et tout cela vivait, grouillait à même
la cendre bleue du tapis d'une vie inquié-
tante, immobile et figée, c'était l'atmosphère
d'un conte de fées. Le boudoir prenait jour par
un plafond de verre dépoli d'une teinte glau-
que qui baignait divans et soieries d'une lueur
trouble d'aquarium. C'était un lieu étrange,
exotique et lointain, au delà de l'espace et
de la durée, une espèce de retrait de l'Extrc-
me-Orient, en dehors du progrès, quelque
chose d'une autre civilisation.
Florise d'EUébreuse avait trouvé M""" de
Mauves ^t la jeune fille fumant du tabac
178 MAISON POUR DAMES
turc devant des tasses de Raki. Le dangereux
breuvage était servi sur un tabouret incrusté
de nacre et ces dames le buvaient dans de
minuscules coquilles de porcelaine ; les fu-
meuses s'étaient levées, et M'"'' de Mauves
avait fait les présentations ; Florise d'Ellé-
breuse, miss Topsy. La jeune fille l'avait si
effrontément dévisagée qu'il lui avait semblé
qu'on la violait.
Ce furent des exclamations et des cris.
Hein ! cette Florise était-elle assez jolie !
Miss Topsy était peintre et d'une prunelle
hardie détaillait la plastique de M""* Far-
nicr. — Et Noirmont qui l'a déclarée bes-
tiale et sensuelle avec ce profil. Hein ! qu'en
dis-tu Gladys ? La jeune fille avait un mau-
vais sourire. Noirmont ne s'y connaît pas
en femmes. — H s'y connaît mieux en hom-
mes, soulignait M"* de Mauves. Mais, inter-
dite, Florise ouvrait de grands yeux, ne com-
prenant pas. — Et voilà l'adorable créature
que cette ambulante poubelle c essayé de
traîner dans la boue, faisait la chroniqueuse
TUYAUX PRÉCIEUX l'/ô
en passant un bras autour de la taille d'Em-
ma, quel crétin et quel muffle ! — Dame,
madame est très jolie, ripostait miss Topsy en
ajustant son monocle, et Noirmont déteste
les jolies femmes. — Pourquoi ? demandait
naïvement Emma. — Mais la concurrence,
Noirmont n'a pas le physique qui retient,
nous lui portons toutes ombrages. — Ça pour-
rait lui coûter cher, interrompait M""^ de
Mauves... Agrado s'intéresse beaucoup à
madame, et d'un mot il le fait balancer au
Laurier. — Oh ! Agrado, parlons encore de
celui-là ! et la peintresse, relevant assez
haut sa robe de fausse loutre croisait ses
jambes en garçon.
Et là-dessus était arrivée Gillette, l'autre
amie annoncée ce dernier mardi à Emma.
L'arrivante, Gillette Egiy était une petite
brune à la face drôlette et toute rose, éclairée
par deux grands yeux de candeur comme
effarés de se trouver là. Ces deux yeux cou-
leur de violette, une bouche étonnamment
grasse, aux lèvres roulées et voluptueuses
i80 MAISON rOUR DAMES
faisaient accepter un visage plutôt insigni-
fiant. Un peu courte sur jambes et déjà en-
vahie d'embonpoint, Mme Egly devait avoir
des fossettes partout, surtout aux bons en-
droits. Elle était à la fois maniérée, puérile
et canaille. C'est avec des mines de petite
fille qu'elle se laissait enlever sa mante à la
vieille par l'attentionnée ïopsy et tout de
suite avec des rires et des câlineries de gosse,
elle demandait à embrasser la dame. Elle
l'avait admirée l'autre soir à la fête du Lan-
riei\ mais n'avait osé se faire présenter.
M""' Farnier tendait sa joue aux lèvres de Gil-
lette, miss Topsy demandait alors à embrasser
aussi, et Florise passait de mains en mains et
de bouche en bouche avec une passivité d'es-
clave : les yeux de M"^ de Mauves s'étaient
foncés subitement.
M™' Egly faisait de la littérature. C'était un
confrère. La chroniqueuse offrait à la nouvelle
venue des cigarettes et du Raki, M™* Egly se
récriait et demandait de la citronnade. Florise
consultée optait pour du thé. — Le mien est
TUYAUX PRÉCIEUX 181
de Ceylan, vous verrez il est excellent — et
M""" de Mauves donnait des ordres. La joliesse
de Florise et les injustices dont elle avait déjà
été victime, revenaient sur le tapis. La pou-
belle ambulante (c'était ainsi que ces dames
appelaient Maxence Noirmont), était de nou-
veau passée au laminoir, la chroniqueuse
l'avait traité d'abcès mùr, M"^ Egly le traitait
elle, de chancre pourri, elles dévidaient à
l'envie sur le coupable chroniqueur un psau-
tier d'histoires abominables. Noiremont était
maintenant un meneur de viande, pas même
un boucher, de la Yillelte, il avait lâché son
déménageur. Victor lui avait flanqué une de
ces volées. Grenelle était désormais interdit à
cette chère des Glaïeuls, encore un quartier où
l'on priait pour elle, elle avait déjà contaminé
les Gobelins et la rue Moufl"etard! et M"*" E2;lv
se renversait tordue par un rire hystérique.
Contaminé ! Florise ouvrait de grands yeux,
ne saisissant pas. — Mais oui, contaminé,
reprenait la jolie blonde grasse, Noiremont
est plombé, il n'y a qu'à le regarder, ça lui
11
d82 MAISON POUR DAMES
sorl de partout, il est une croûte levée, il jule,
ô l'ignoble individu. Sa place ! il aurait dû
être au bagne ou tout au moins à l'hôpital du
Midi; rien ne rebutait la verve de ces dames
et puis c'était le tour d'autres confrères et
d'autres artistes appartenant de loin ou de
près au métier, tous et toutes, à les entendre,
étaient des maîtres chanteurs, des ruffians ou
des prostitués, ces dames, en en parlant
avaient des rires de carnassiers : les goûts
antiphysiques et les mœurs douteuses faisaien t
surtout leur joie. Si Florise les eût crues la
moitié de Paris était contaminée.
M""^ Farnier assistait avec un vague effroi
à ce jeu de massacre ; ces trois femmes aux
yeux trop brillants, au verbe saccadé,
^jme Egly surtout avec ses rires d'hystérique,
lui apparaissaient dans ce boudoir bizarre
comme des spécimens d'une autre humanité,
chacun de leur geste déplaçait des odeurs
entêtantes' dont les nerfs étaient ébranlés, et
Florise redoutait leurs mains souples et har-
dies, promptes aux enveloppements câlins et
TUYAUX PIIIÎCIEUX 183
aux imprévues caresses : M""" de Mauves plus
calme lui semblait encore plus redoutable
dans son attitude de panthère assoupie et
M""® Farnier avait envie de partir.
Le nom de M. Agrado, jeté dans la conver-
sation par la chroniqueuse, la retenait sur son
siège. — Le cochon ! M"" Egly avait accueilli
de ce simple mot le nom du banquier, il
résumait l'opinion de toutes. — Tu sais qu'il
en tient pour madame, souriait ironiquement
M'"^ de Mauves. — Parbleu, son groin va à la
truffe, il vous a déjà invitée à venir chez lui,
hein ! la collection des éventails. — Il lui en
a même déjà donné un, soulignait M"° de
Mauves.
Gillette et miss Topsy se récriaient... —
Oh ! sans la connaître, rectifiait la chroni-
queuse, un simple envoi, le soir du fameux
dîner. Ni Fune ni l'autre ne réclamaient d'ex-
plications, elles étaient donc au courant de la
chose et Florise en souffrait dans sa pudeur.
— Tu l'as vu, toi, l'éventail ? demandait Gil-
lette à M""* de Mauves. — Mais oui, il vaut
184 MAISON POUR DAMES
dans les vingt-cinq louis. — Mâtin, sans vous
avoir vue. Mes compliments, madame. M""" de
^lauves souriait du succès de son amie comme
d'un triomphe personnel. — Nous sommes
venue, on nous a vue et nous avons vaincu,
et à propos, ce dîner d'hier? car nous avons
eu un dîner in fiocchi hier avenue Friedland
en l'honneur de l'adorée. Racontez-nous donc
cela, ma chère amie !
Emma Farnier s'exécutait. Elle racontait
le dîner, le menu et les convives au milieu
de la gaieté grandissante et des réflexions
épouffées des trois femmes. Le nom de M. et
M"" de Farenbourg les mettait chaque fois
en joie, miss Topsy se tordait, le récit de la
promenade à travers les salons de collections
et les haltes devant les vitrines les rendaient
attentives. — Le vieux cochon, le vieux
cochon ! ressassait M"'' Egly . Au coup du collier
de perles essayé, Gillette n'y tenait plus. —
Et il vous a invitée à revenir visiter ses col-
lections toute seule, il ne doute de rien. Pour
lui l'affaire est dans le sac, nous sommes
TUYAUX PRÉCIEUX 18o
toutes si bêtes et vous irez et vous y passerez
comme les autres, prise au trébucliet, ma
chère. — M"" d'EUébreuse n'ira pas, scandait
froidement la chroniqueuse des sports. — Et
pourquoi n'irais-je pas, faisait M"^ Farnier
un peu énervée. — Pourquoi? Gillette, racon-
tez donc votre aventure à la méchante petite
femme que voilà ; et, sollicitée, Gillette racon-
tait tout à trac son déjeuner avenue Fried-
land.
C'était en phrases brèves et saccadées, cou-
pées de petits rires et d'argot d'atelier, le récit
de son arrivée à Paris et ses débuts au Lau-
rier d'Or. M. Agrado s'était immédiatement
intéressé à elle, avait imposé ses articles,
avait fait augmenter ses émoluments à la
Revue et puis un beau jour, la sachant
curieuse de bibelots, lavait invitée chez
lui à déjeuner. Il lui ferait après les honneurs
de ses collections. Elle y était allée sans mé-
fiance, il aurait pu être son grand-père ; ses
cheveux blancs, son bedon, ses mains molles
et soignées, il n'avait pas l'air bien dangereux;
186 MAISON POUR DAMES
je t'en souhaite ! après un menu épatant, tout
de chauds-froids de volailles, d'écrevisses à la
nage, de salade de truffes arrosés de vins
mêlés, vin du Rhin, Champagne, Tokarja, etc.
il l'avait menée dans ses galeries et de salons
en salons, conduite dans sa chambre à coucher.
Attention à la chambre à coucher, ma petite,
faisait Gillette ; il y a des tapisseries au mur
d'après Boucher, ça réveillerait un mort;
j'avoue que j'étais un peu partie, il m'avait
mis dans les mains un tas de bibelots : des
éventails, des boîtes, des bijoux anciens que
je n'avais même pas regardés; la tête me tour-
nait. Dans sa chambre il m'installait dans une
bergère, me priait d'accepter un éventail
peint, disait-il, par Fragonard, me mettait un
bracelet au poignet et tout en m'enjôlant de
menues caresses, tapotes dans lés mains et
souffles sur les yeux, soi-disant, pour me
ranimer, il osait, risquait, s'aventurait, si
bien que je m'en allais déshonorée. Ça ne lui
demanda pas plus de trois heures, nous nous
étions mis à table à midi et à quatre heures
TUYAUX PRÉCIEUX 187
c'était fait et je n'avais jamais trompé M. Egly.
Quand j'ai voulu bazarder l'éventail un jour
de gène, on m'en a offert dix louis et le bra-
celet n'en valait pas plus de quinze : c'était
un surmoulage du musée de Cluny. Fâcheuse
coïncidence, hein, Cluny, il aurait mieux fait
de m'offrir la ceinture. Et à l'heure qu'il est
si je place par an pour cinq cents francs de
copie au Laurier c'est tout le bout du monde,
Voilà, je vous en réponds, une petite aventure
qui ne m'a,pas donné la folie des hommes.
Ah! que non, et j'aurais pu moins bien tomber
encore ! »
M""^ Farnier était attérée. Le lapin de
l'amateur, concluait Gillette. — Et vous
Topsy, faisait M""" de Mauves, racontez donc
votre aventure à M""* Farnier. Oui, elle aussi,
souriait la chroniqueuse. — Oh ! moi, ça a été
beaucoup plus bref, j'ai de suite arrêté les
frais, scandait lentement la jeune fille ; j^ar-
rivais d'Amérique et j'avais encore de l'accent
et je paraissais très bête, le monsieur m'invita
aussi à déjeuner, je m'occupais déjà de pein-
188 MAISON POUR DAMES
tiire. C'était pour me montrer soi-disant des
gravures admirables et des dessins inédits de
Watleau et de Boucher, j'y allais sans penser
à mal, mais quand, une fois dans la chambre,
le monsieur m'exhiba toutes ses petites po-
lissonneries et, presque couché sur moi, me
mit la main à la jarretière en essayant de
m'embrasser, je le repoussais d'un geste sec
et d'un ton très net: — Old pig, lui disais-je,
si vous continuez une minute de plus, je
déchire toutes vos saletés, et comme il y en
avait pour trois mille francs dans le carton, le
monsieur me laissa m'en aller. Et voilà com-
ment il faut traiter les hommes !
La jeune fille s'était levée, avait tiré de
son aumônière un petit miroir de poche et se
passait délicatement du raisin sur les lèvres.
M""^ de Mauves avait échangé un bref regard
avec ses deux amies. Et maintenant, chère
àme, reprenait miss Topsy, nous allons vous
laisser. .. je vous mets chez vous, Gillette : j'ai
monauto. Gillette avait quitté le divan; la pein-
trcsse et la femme de lettres prenaient congé.
IX
L'AURIÉRE-GOUT DE LA GLOIRE
Une heure après, M"" Farnier sortait de la
rue Nouvelle, bouleversée. Son cœur chaviré
lui flottait sous les côtes, la rue, les passants,
les maisons tournoyaient autour d'elle comme
dans un trouble de la vue. Il lui semblait
que sa honte élaitécrite sur son visage et que
les passants la dévisageaient; elle s'arrêtait
titubante et hélait un fiacre.
Une heure avait suffi, une heure pour la
faire descendre à cette honte. Deux heures de
moins qu'une M'"^ Egly. M. Agrado en avait
mis trois à forcer les scrupules de Gillette. Au
bout de soixante minutes de càlineries et de
confidences, M'"^ de Mauves en était arrivée
à ses fins, Florise avait subi ses caresses et,
sans résistance, étourdie d'étreintes et de
11.
i90 MAISON POUR DAMES
paroles passionnées, elle, M""^ Emma Farnier
avait eu toutes les complaisances, et d'étran-
ges baisers lavaient pénétrée,
le fiacre roulait maintenant vers les quais,
il avait déjàtraversé le boulevard et lajeune
femme ne se ressaisissait pas. M"^ de Mauves
avait eu beau la calmer sous des caresses
redevenues chastes^ elle avait eu beau sécher,
ses yeux sous des baisers de sœur et rafraîchir
deau tiède ses paupières battues, beau velou-
tiner une houppe à la main, ses joues dévas-
tées par les larmes et réparer le désordre de
sa coiffure et de ses vêtements, une détresse
affreuse était dansM""® Farnier et elle sentait
qu'il y avait maintenant dans sa vie quelque
chose d'irréparable. Oui, quelque chose en
elle était irrévocablement fané, flétri qui ne
refleurirait jamais plus. C'était donc là ce que
voulait d'elle le dévouement attentionné de
M"' de Mauves.
La chroniqueuse de sports valait le banquier
et M. Agrado était peut-être le moins coupa-
ble, son hypocrisie à lui était moins déguisée.
l'aRRIÈRE-GOUT DR LA GLOIRE 191
Comment M*"^ de Mauves l'avait-elle ame-
née là?
La peintresse et M""* d'Egly parties, la chro-
niqueuse s'était vivement rapprochée d'elle,
avait sonné pour les lampes et, un mystérieux
clair-obscur une fois établi dans la pièce
grâce à leurs lueurs tamisées par de délicats
abat-jour, M""^ de Mauves s'était emparé de
ses mains, puis, ayant enveloppé sa taille
d'un bras caressant, elle avait d'une voix un
peu tremblée dépêché l'histoire des deux ab-
sentes. M"^ Egly-Gillette, était une jolie créa-
ture sans consistance et sans talent; une tête
à l'évent, une sensualité de modiste, qui la
livrait sans défense à toutes les entreprises;
pas d'esprit de conduite, mais de gros besoins
d'argent, besoins qui lui faisaient accepter
toutes les occasions. M. Egly était une espèce
de monsieur Marnefîe qui fermait les yeux
sur les frasques de sa femme, le ménage était
gêné. Gillette avait du charme et du bagout;
mieux manégée elle eût pu avoir une façade
et un train de maison, mais sa légèreté la
192 MAISON POUR DAMES
perdait. Elle était réduite à atteler à trois et
'elle se débattait dans de perpétuels ennuis
pécuniaires. La chroniqueuse avait tenté cent
fois de l'aider de ses conseils et puis elle y
avait renoncé, Gillette ne serait jamais cotée,
elle était sans avenir et c'était l'exemple à ne
pas suivre... Une femme de tète devait tou-
jours se refuser.
Miss Topsy était une énergique, une volonté
et une intelligence. Elle avait le sens pratique
de ses compatriotes et elle savait se débrouil-
ler, mais elle avait le cœur sec, et son égoïs-
me était incommensurable. Les autres n'exis-
taient pas pour elle ; elle ne suivait que son
intérêt; pour arriver à son but, elle eût mar-
-ché sur la plus chère de ses amitiés; c'était
un caractère odieux sous l'enveloppe la plus
séduisante. La peintresse, comme la femme
de lettres, l'avaient bien déçue, toutes deux
avaient compté tour à tour sur l'une et l'autre
pour cimenter une étroite et solide amitié.
M"^ de Mauves était une âme tendre. On la
croyait volontaire et emportée, elle n'était
L ARRIÈRE-GOUT DE LA GLOIRE 193
qu'une passionnée, une passionnée avide de
se donner, de se dévouer et de se sacrifier ;
personne ne l'avait comprise : on était tou-
jours seule dans la vie et M""^ de Mauves étouf-
fait dans cet isolement. Rien n'égalait sa dé-
tresse car elle connaissait le monde et les
marchés abominables et les trafics honteux
qu'on nomme la société. Ah 1 si Florise d'El-
lébreuse voulait être pour elle l'amie qu'elle
avait toujours rêvée et Vainement cherchée...
et, à travers un panégyrique exalté de l'ami-
tié entre femmes, la seule qui puisse exister,
c'était une charge à fond de train contre la
salauderie et la désirante impureté des hom--
mes, ce troupeau de porcs, de l'aube au soir
perpétuellement excité. Les hommes ne
savaient pas, ne pouvaient pas aimer. Enfié-
vrés par le rut, abrutis par la débauche, ils
n'avaient que de sales convoitises ; la passi-
vité des femmes leur avait appris, depuis que
le monde est monde, à les mépriser, la
femme pour eux n'était même pas un but,
mais une proie, ils étaient les chasseurs et
194 MAISON POUR DAMES
elles les bêtes traquées. L'hallali sonnait jour
et nuit dans les garçonnières du parc Mon-
ceau comme dans les boudoirs des Champs-
Elysées. Pour tous, jeunes et vieux, elles
étaient Téternelle occasion. D'ailleurs Gillette
et miss Topsy l'avaient édifiée, mais elles l'ai-
dèrent à tenir tête à la meute et, comme effa-
rée, Florise avouait qu'elle était invitée pour
le lendemain dans la loge de M. Agrado à la
première de l'Opéra. — « Allez-y, mais il faut
y aller ! s'était écrié la chroniqueuse avec un
rire sauvage, il faut attiser son désir, à ce
vieux satyre, le faire cuire à petits feux dans
sa passion sénile, tout promettre et ne rien
accorder, vous en obtiendrez tout ce que vous
voudrez si vous suivez absolument mes con-
seils, mais il faut avoir en moi une entière
confiance et, quoique je fasse, quoique je
dise, jamais me dire non. » Et, devant les
grands yeux de biche effarouchée d'Emma. —
« Si vous saviez, si vous saviez, pauvre
petite », et ça avait été la reprise de lamen-
tables histoires de jeunes femmes enjôlées.
L ARRIÈRE-GOCT DE LA GLOIRE 195
trompées, bafouées, quasi-violentées et puis
après lâchement abandonnées par d'ignobles
séducteurs. Les beaux yeux de M"^ Farnier
s'étaient emplis de larmes, son cœur battait
avec violence, M"" de Mauves s'était encore
rapprochée, d'un geste presque maternel elle
avait posé la tête de la jeune femme sur son
épaule, rafraîchi d'une caresse de sa main les
pauvres joues brûlantes, et fermé les yeux
sous un long baiser. Florise, à demi étendue
sur le divan, avait senti l'étreinte de M""' de
Mauves se resserrer plus étroitement, la chro-
niqueuse la tenait maintenant à sa merci pal-
pitante et renversée, ses mains hardies dégra-
faient le corsage pour aller apaiser, sous le
linge, Témoi du cœur trop gonflé, une bouche
s'attachait à sa bouche, un baiser délicieux,
imprévu, écartait ses dents et, les mains tout
à fait audacieuses s'égarant dans les jupes, le
baiser plus insistant étouffait ses cris...
M™^ Farnier s'était relevée sans un mot, les
deux femmes n'osaient même pas se regarder.
Maintenant la chroniqueuse la consolait dou-
196 MAISON POUR DAMES
cément et redevenue fraternelle, l'aidyit à
passer son manteau.
Florise d'ËUébreuse rentrait à l'hôtel Flo-
rian avec une vague appréhension de revoir
son mari. N'allait-il pas découvrir dans sa
pâleur et ses traits dévastés l'irrécusable
preuve de sa faute? Qu'était-elle venue faire
à Paris "? et la petite provinciale regrettait
obscurément la monotonie de son logis d'Avi-
gnon.
Le rideau venait de baisser sur le deuxième
acte. Les critiques et les soireux se répan-
daient dans les couloirs, des visites s'organi-
saient dans les loges, pas mal d'hommes de-
meurés à l'orchestre dévisageaient du bout
de leurs jumelles les décoUetages et les hauts
chignons de l'amphithéâtre, la salle inspectait
la salle, un bourdonnement de ruche emplis-
sait tout le monument Garnier, c'était une
belle première. A l'entrée des fauteuils,
M. Catulle Mendès faisait au musicien l'hon-
neur de discuter son œuvre et voulait môme
l'arrière-gout de la gloire Ty7
bien citer l'auteur du livret. La tête en
arrière, fier de son profil et de sa barbe
blonde, il pérorait, religieusement écouté par
une nuée de jeunes reporters. Au bout du
couloir, M""* Myriam Héglon venait d'appa-
raître, majestueuse et éclatante comme une
idole dans la rutilance de ses cheveux fauves
et d'une magnifique robe de brocart. La femme
du poète l'accompagnait, attirante et souple
dans une robe de crêpe toute brodée de fleurs
roses, et accentuant encore de sa présence et
de l'antithèse de sa beauté nocturne la triom-
phale aurore qu'était la cantatrice... C'était
une belle première.
M. Farnier avait déserté lavant-scène où sa
femme paradait assise au premier rang, les
épaules nues, à côté de M""^ de Farembourg.
La calvitie et les cheveux blancs de M. Agr'ado,
se penchaient tour à tour au-dessus de lune
et de l'autre. Le Conservateur des hypothè-
ques avait fui la marée d'habits noirs enva-
hissant l'avant-scène. Devant cet incessant
défilé de platitudes, d'impertinences et de
198 MAISON POUR DAMES
vanités, M. Farnier se sentait vraiment trop
effacé et devenu vraiment quantité trop
négligeable. Relégué dans le fond de l'avant-
scène c'est à peine si on le présentait. On le
saluait du bout des doigts à la volée. M. Mursy
des Forges, le sénateur, ne l'avait pas re-
connu. M. Evimore avait bien raison : le
mari d'une femme connue, n'est jamais que
le mari de la reine. C'est alors que, n'en pou-
vant plus, Emile s'était échappé ; ses réflexions
n'étaient pas roses et le Conservateur des
hypothèques regrettait amèrement d'être
venu à Paris. Gomment n'avait-il pas su
résister à Emma? il était encore plus coupa-
ble qu'elle, car si elle était là trônant dans
cette loge, offrant à Tout-Paris la grâce de
ses attitudes et l'éclat de sa nudité, c'est lui
qui l'avait voulu. M""^ Farnier avait refusé
de paraître à cette première comme elle avait
déclaré ne pas vouloir assister au dernier
dîner de M. Agrado ; c'était lui qui, sur les
instances de Farenboarg, lui avait presque
forcé la main ; il s'agissait, paraît-il, de la
L ARRIÈRE-GOUT DE LA GI.OIRE l'J..»
carrière de sa femme ; elle se dessinait drôle-
ment la carrière de Florise.
Tout en rôdant par les couloirs, M. Farnier
était venu machinalemont se poster à une
des petites portes donnant sur la salle ; sa
jumelle en avait fait lentement le tour et,
dinstinct, elle était revenue se poser sur
lavant-scène du banquier. Sa femme en était
l'attraction et la gloire. Divinement coiffée,
la nuque dégagée, et la tète apparue plus
petite sous la chevelure tassée en casque, elle
paraissait nue tant la robe de velours pêche
adhérait à son corps et prenait de loin le ton
de sa peau. Dans les autres loges et de For-
chestre aussi on la lorgnait, on la regardait.
Elle était le point de mire de la salle, M. Far-
nier devinait qu'on s'occupait et qu'on par-
lait d'elle. La présence et l'assiduité du ban-
quier auprès d'Emma l'énervait, l'emplissant
d'une irritation sourde. Dans la loge, le
défilé continuait ; c'était M. Agrado qui fai-
sait les présentations. Florise abandonnait
nonchalamment sa main aux hommes incli-
200 MAISON POUR DAMES
nés devant elle, il y en avait qui baisaient
cette main et M. Farnier' avait une brusque
crispation au cœur : il lui semblait que sa
honte était publique. Florise lui apparaissait
comme une femme entretenue dans la loge
d'un amant millionnaire. La façon dont elle
croquait les fruits frappés que venait d'ap-
porter M. de Farenbourg, son geste en se
retournant à demi et M. Agrado debout der-
rière elle, tout en elle l'exaspérait. Ce vieil-
lard en prenait vraiment trop à son aise, on
aurait dit que sa femme était sa chose, et
pourtant, à bien réfléchir, le spectacle était
le même dans toutes les autres avant-scènes
et les autres loges. Partout des jeunes femmes
nues et parées accueillaient, le sourire aux
lèvres et la main tendue, des hommes qui
n'étaient ni des frères, ni des maris; partout
c'étaient, croquant des friandises, les mêmes
mines alliciantes, câlines et sensuelles, et
partout les flirts s'organisaient sous la prési-
dence amusée d'un homme âgé, correct et
débonnaire, titulaire de la loge et lequel
L ARRIÈRE-GOUT DE LA GLOIRE 201
n'était pas davantage le père, ni le mari.
D'ailleurs partout le seigneur légitime était
absent. Comme M. de Farenbourg le lui avait
dit pendant le premier enlr'acte : c'était
Paris et la vie de Paris. Emile n'avait rien
à dire, M. Agrado était chez lui.
Paris, la vie de Paris! M. Farnier en arri-
vait à regrelter la vie de provinceet pourtant
la province n'avait pas été tendre, ces
derniers jours, pour lui. Il avait reçu tant de
Toulon que d'Avignon une série de lettres oii
parents et amis ne lui avaient pas mâché la
vérité sur la publication du Laurier d'Or et
les débuts de Florise dans la littérature...
La famille d'abord, M. Claverie, son beau-
père, lui avait marqué en quatre pages toute
sa stupeur et son indignation. Comment avait-
il pu consentir à une pareille folie ! Lui, un
homme sensé ou qu'on croyait tel, il avait
déçu leur confiance à tous. Sa fille était à
jamais compromise, la publication du poème
d'Emma, suivie de celle de ses photographies
avait fait scandale à Toulon. Sa femme en
202 MAISON POUR DAMES
étaitmalade, elle était demeurée alitée depuis.
Il n'était pas de jour oi^i on ne leur fît de
visites de condoléances ; il fallait qu'Emma
eût perdu le sens pour avoir composé des
vers pareils, les avoir laissés publier surtout,
et puis qu'elle eût consenti à poser ainsi nue
devant un photographe, ah! ce n'était pas
ainsi qu'elle avait été élevée. On leur avait
changé leur fille. Deux de ses gendres avaient
écrit qu'ils ne pourraient continuer à la voir ;
sans compter que cette algarade allait faire
un tort énorme à l'établissement de leur der-
nière ; on n'épousait pas la sœur d'une Flo-
rise d'Ellébreuse. Leur conduite, à tous deux,
était sévèrement blâmée à Toulon, la sienne
surtout, lui, le mari, éditeur responsable des
faits et gestes de sa femme. Et sa place ?
Qu'allait-il faire maintenant. ? S'il croyait
qu'un pareil scandale allait aider à sa car-
rière ! il était frais, son avancement. Il devait
être à l'heure présente la fable d'Avignon.
Ah! ils allaient y avoir un joli retour et la
vie leur y serait facile désormais; et la lettre
LARRIÈRE-GOUT DE LA GLOIUE 2li3
se poursuivait dans des récriminations et des
anathèmes sans nombre pour en arriver à une
espèce de malédiction.
M. Glaverie n'écrivait pas à sa lillc. Dans
l'état d'âme où il était, il aurait créé de l'ir-
réparable; elle comprendrait son silence.
M"* Glaverie n'avait écrit que deux phra-
ses : « Vous avez perdu mon enfant, je ne
vous le pardonnerai jamais ».
C'était la levée en masse de la province,
de la province insurgée contre Paris et son
esprit de perdition.
Les deux beaux-frères aussi avaient mani-
festé sèchement dans des lettres brèves et
similaires leur décision de rompre tout rap-
port avec le ménage Farnier : leur situation
et le souci de la respectabilité de leur femme
leur interdisaient toutes relations après le
dernier scandale. Les sœurs d'Emma en souf-
friraient, mais il y allait de la paix de leur
ménage et de l'avenir de leurs enfants.
M. Farnier, navré, s'était bien gardé de
communiquer ces lettres à sa femme, il se trou-
204 MAISON POUR DAMES
vait depuis dix jours devant une Emma si
pâle et si soucieuse qu'il ne voulait rien
ajouter aux ennuis qu'il devinait en elle.
Il lui avait encore bien moins communi-
qué les lettres reçues d'Avignon. Il y en
avait une d'abord de son ami Pellabra, le
secrétaire de la mairie. C'était avec moins
d'acrimonie le texte même des lettres de
la famille. M. Pellabra y narrait sa stupeur
des événements, mais réservait à la société
le chapitre de l'indignation. Les débuts de
i^jme Parnier avaient fait scandale, ses pho-
tographies surtout ; M. Pellabra discret, ne
parlait pas de la poésie, les plus acharnés
contre M"^ Farnier étaient M. Goliveaux, le
capitaine de la gendarmerie, et M. Maton, le
receveur des contributions, les meilleurs
amis même d'Emile, bref, leur conduite à
tous deux était unanimement blâmée, mais
c'était surtout M™^ Farnier que l'on trouvait
coupable. Lui on le plaignait, le mari, il
avait cédé aux supplications de sa femme
(M""" Farnier était si jolie !) et M. Pellabra
L ARRIÈRE-GOUT DE LA GLOIRE 205
ne cachait pas qu'ils auraient quelques
déboires à leur retour. Le fonctionnaire en
avait reçu une autre de M"" dWlpenaze.
M""® d'Alpenaze, veuve à la situation assise
et à la beauté déjà mûre, protégeait le
ménage Farnier. Elle avait pris Emma en
affection, elle écrivait confidentiellement à
Emile pour lui demander ce qu'il en était,
car elle se refusait à croire les journaux.
C'était inconcevable, jamais Emma n'avait pu
commettre cette poésie éhontée et consentir
à paraître ainsi nue devant des hommes,
^jme Parnier était victime d'une méprise
ou d'un bluff, des bruits calomnieux leur
avaient fait le plus grand tort à eux deux,
la société d'Avignon était très montée contre
Emma surtout, il y avait un compte rendu de
soirée dans les salons du Laurier d'Or qui
avait déchaîné l'indignation, M""" d'Alpenaze
avait pris sur elle de démentir toutes ces
rumeurs injurieuses, elle demandait en
grâce à M. Farnier de la confirmer courrier
par courrier dans son opinion. M"" d'Alpe-
12
206 MAISON POUR DAMES
naze avait hâte de proclamer l'innocence
d'Emma et M. Farnier sentait toute la perfi-
die de cette amitié soi-disant aveugle et si
haute qu'elle repoussait toutes insinuations.
Il y avait aussi des lettres anonymes. Cau-
teleuses et entortillées de périphrases, elles
concluaient dans un style au verjus, mais
plutôt pénible, que M. Farnier était un imbé-
cile et M""* Farnier une grue, d'ailleurs,
sans aucun talent. Le Conservateur des hypo-
thèques y reconnaissait Tàme envieuse et
prudente de M. Coliveaux et de M. Maton,
d'ailleurs toutes les deux avaient été écrites
sur du papier du café de la Préfecture. Pour
ces deux-là il n'y avait pas de doute possible.
Trois autres émaillées de fautes de français
et d'une orthographe primaire avaient dû être
dictées à leur cuisinière par des dames de la
ville et M. Farnier y saluait une fois de plus
la lâcheté venimeuse des âmes de province.
La province, les lettres anonymes ! La
province n'en avait pas le monopole car
M. Farnier en avait reçu aussi de Paris.
L ARRlÈRE-GOUT DE LA OI.OIRE 207
Toutes étaient ordurières et cyniques et la
rougeur de Thomme insulté lui montait au
front en les lisant, toutes d'ailleurs, étaient
explicites, on le traitait de cocu et de ruffian,
une ironie bien parisienne le félicitait de la
beauté de sa femme et du parti qu'il avait su
en tirer et toutes étaient unanimes sur les
talents de M"" Farnier, le pluriel du mot
souligné ne laissant aucun doute. Il eût été
coupable de laisser moisir tant de capacités à
Paris. M. Agrado ferait fructifier ce capital,
M. Farnier en loucherait certainement cent
pour cent dans sa banque, et les sarcasmes
se répétaient empennés de traits plus ou
moins spirituels,
Emile ne comptait plus ces lettres ; elles
dataient toutes du lendemain de la soirée du
Laurie?' et depuis n'avaient pas cessé de
pleuvoir au domicile du ménage. Emile les
avait cachées soigneusement à sa femme et
le jeudi matin, bouleversé, horripilé, hors de
lui, il avait couru chez M. de Farenbourg et
les lui avait mises sous les veux. L'homme
208 MAISON POUR DAMES
de la Revue avait fait à Emile le plus cordial
accueil et, d'un œil indifférent, en avait par-
couru quelques-unes ; il s'était arrêté à la
dixième — « Inutile d'aller plus loin, c'était
prévu », faisait cette face diplomatique,
« M"' d'EUébreuse a du succès. On la traîne
dans la boue, on la couvre d'ignominie, c'est
Fonvers de la gloire. Tous les gens célèbres
dépouillent le même courrier chaque matin,
cela n'a aucune importance, cela prouve que
votre femme a réussi, je pourrais vous nom-
mer les signatures de ces lettres, quelques-
unes n'ont même pas déguisé leur écriture,
d'ailleurs leur style les accuse, ce sont toutes
de vagues collaboratrices au Laurier plus ou
moins refusées à l'ancienneté ou à la totale
insuffisance d'orthographe, mais tenez, celle-
ci est d'un homme. » Les yeux de M. de
Farenbourg venaient de tomber sur une let-
tre oij M. Farnier était violemment invectivé
pour avoir conduit sa femme au lupanar,
M. de Farenbourg y était traité de marchand
de viande. — « C'est un rédacteur àxiLaurier^
l'arrière-gout de la gloire 200
un rédacteur remercié d'hier, c'est son P. P. C.
corné en attendant l'article où il me couvrira
de toutes les boues dans la première feuille
dont il crochètera la serrure, c'est Maxencc
Noiremont, cette chère des Glaïeuls, je con-
nais ses épithètes. M. Agrado a exigé son
renvoi, il se venge. M""® Farnier a dû en
recovoirune aussi, Noiremont a des bassesses
de filles, d'ailleurs il est si peu un homme.
Voilà la vie mon cher, la gloire y éclabousse
comme la boue », et là-dessus M. de Faren-
bourg avait emmené déjeuner au cabaret le
provincial étourdi.
Après les huîtres, le journaliste avait
achevé de rassurer Emile, les insinuations
contre M, Agrado ne tenaient pas debout, il
y avait longtemps que le banquier avait
dételé. Il était trois fois grand'père et ses
deux filles mariées dans le Faubourg:, la
comtesse de Liétaut et la marquise Aspri-
monti, menaient la somptueuse existence
des escales et des yachts tant sur l'Océan
que sur la Méditerranée, elles devaient
12.
210 MAISON POUR DAMES
voguer à l'heure qu'il est dans la Baltique et
M. Agrado était bien plus préoccupé de télé-
grammes à envoyer et à recevoir que di
galanteries séniles. C'était un Mécène unique-
ment épris d'art, il adorait- et encourageait la
littérature et avait l'idolâtrie des objets rares
et des jolies femmes : son culte de la beauté
s'arrêtait là.
Le Conservateur des hypothèques était ren-
tré hôtel FJorian rasséréné, un petit Juillet
cacheté de cire mauve sur velin parfumé
l'avait de nouveau rendu perplexe. — « Ou-
vrez l'œil et le bon, pauvre mari aveugle que
l'on croit complaisant. Votre belle Emma ne
se contente pas de mêler le vin de sa jeunesse
au lait des vieillards, Florise d'Ellébreuse a
le goût des aventures personnelles, c'est
plus qu'une femme d'affaires, c'est une
femme à béguins, demandez-lui donc ce
qu'elle faisait hier de cinq à sept, rue Nou-
velle, chez M. de Maubrignan. Votre femme
a du goût, elle apprécie les cheveux auburn
et les yeux verts ».
L ARRIÈRE-GOUT DE LA GLOIRE 211
Cette lettre avait complètement dévasté le
sang-froid de M. Farnier, il connaissait ce
nom et celte adresse, il l'avait lu sur une
carte , traînant dans la chambre de sa
femme.
Navré il n'en avait rien dit à Florise,mais
il avait emporté la lettre au théâtre pour la
communiquera M. de Farenbourg ; il l'avait
fait au premier entr'acte. Les sourcils du
publiciste s'étaient immédiatement froncés,
il avait eu l'air inquiet. — Jalousie de femme,
murmurait-il, laissez-moi ce billet, ce ne
peut être que de l'une ou de l'autre ; est-ce
que M™^ Farnier est vraiment sortie hier de
cinq à sept ? — Oui. — Elle ne vous a pas
dit oii elle était allée ? Diable, diable, est-ce
qu'elle serait vraiment allée là, déjà ? — et
devant l'angoisse affreuse du mari. — Ah !
rien de grave encore, je vais vous montrer ce
beau jeune homme, il ne peut manquer d'être
là ce soir, vous rirez bien quand vous ver-
rez qui c'est, il ne peut tarder maintenant,
c'est l'heure des entrées sensationnelles », et
212 MAISON POUR DAMES
il quittait M. Farnier pour aller interroger
habilement M""' Farnier. L'infortuné Emile
était demeuré seul, il avait ruminé toutes
ces pensées contradictoires pendant l'entr'acte
dans les couloirs. C'était trop pour sa pauvre
tète : les lettres de Toulon, les lettres d'Avi-
gnon, les signées et les anonymes, les bor-
dées d'insultes du Courrier de Paris, le fil
compliqué des intrigues qu'il devinait sans
les comprendre, le ton mystérieux de M. de
Farenbourg, tout cela bouillait dans ses
méninges et la cervelle lui tournait. Tout à
coup il dressait l'oreille. On avait prononcé le
nom de sa femme, deux jeunes habits noirs,
deux soireux, sans doute, tenaient leurs
jumelles braquées sur Tavant-scène Agrado
et ils causaient de Florise en termes de
maquignon. Elle a du sang la jeune pouliche.
— Et de la race, ah! le père Crevel a eu la
main heureuse. — Quelle jeunesse de poi-
trine ! hein, quel galbe et quelle nuque et
une vivacité intelligente dans le masque, ah !
ce n'est pas du veau à cinquante centimes la
L ARRIÈRE-GODT DE LA GLOIRE 213
livre ni du vieux chameau à cinq sols. —
Farenbourg nous a sorti cette fois un mor-
ceau de roi. — Et quelle allure ! on n'en fait
plus comme ça, une héroïne de Balzac. —
M"" Marneffe. — Et le mari, que fait-il dans
tout cela ? — M. Farnier, personne ne l'a vu,
on ne le connaît pas, un pleutre, un pochelé
de province. — Il paraît qu'il ne sait rien. —
Non, l'imbécile!
Les deux jeunes gens se retiraient; M. Far-
nier aurait voulu les gifler et les écouter en-
core ; deux autres nouveaux arrivants avaient
pris leur place et tous deux lorgnaient aussi
Emma. — Oh ! Agrado est pris, faisait le
plus âgé, voyez s'il l'affiche. — Ah! le fait
est qu'il ne nous en a jamais exhibé une
aussi juteuse et nous en avons compté quel-
ques-unes pourtant! — Et la petite marche.
— Je ne crois pas. — Comment, après le lan-
cement du Laurier d' Or ? — Après le lance-
ment du Laurier d'Or, voyez, la petite n'a pas
un bijou, pas un collier, sur ses splendides
épaules, Agrado eut marqué l'esclave s'il l'a-
214 MAISON POUR DAMES
vait achetée, la livraison n'a pas eu lien, sans
cela l'enfant aurait des diamants aux épau-
les, c'est la rivière qui consacre... — et les
deux habits entraient dans une loge.
On frappait trois coups pour le lever du
rideau. Malgré leur cynisme, M. Farnier
aurait volontiers embrassé ceux-là, ils ve-
naient inconsciemment de proclamer l'hon-
nêteté de sa femme.
Emile regagnait l'avant-scène Agrado, bien
décidé à avoir une explication le lendemain
avec Emma.
X
LE RÉVEIL
« Oui, voilà ce que j'ai entendu dire, ma
chère amie ; voilà ce qu'ils racontaient hier
soir dans ce couloir sans se douter qu'ils par-
laient devant moi. Je n'y attachais aucune
importance : la preuve, c'est que je ne vous
en ai même pas ouvert la bouche, hier soir,
mais il fallait bien pourtant que vous fussiez
avertie. »
M. Farnier venait de répéter à sa femme
les propos surpris la veille à TOpéra; il avait
retardé l'explication jusqu'au lendemain matin
pour ne pas effaroucher Emma ; il tenait
avant tout à ne pas éveiller sa méfiance, et,
c'est tout en se faisant la barbe devant un
miroir pendu à la fenêtre, qu'il avait abordé
le sujet du ton le plus indifférent.
•216 MAISON POUR DAMES
Flol'ise était encore couchée. Un coude dans
son oreiller, elle parcourait les journaux du
matin, et, instinctivement, avait été au compte
rendu de la soirée. La rubrique mondaine y
donnait la liste des personnalités de marque
qui y avaient assisté; trois journaux la citaient
parmi le Tout-Paris : le Figaro^ le Gil-Blas et
le Gaulois. Aux premiers mots de son mari,
^jme parnier avait levé la tête, puis elle avait
repris sa lecture. Le front barré d'une grande
ride, le regard embusqué sous ses paupières
baissées, la jeune femme ne lisait plus.
Elle laissait parler Emile sans l'interrompre
une seule fois. Il y eut un silence : « C'est
tout ? » demandait-elle d'une voix que la
volonté rendait brève et que la colère faisait
trembler. « Non, il y a ces lettres », et, tran-
quillement, M. Farnier cueillait dans la poche
de son pardessus un assez volumineux porte-
feuille, il éparpillait sur la courtepointe de
Floiise toute une liasse de paperasses : « Ce
sont celles de province, je vous donnerai
celles de Paris après. » La jeune femme s'en
LE RÉVEIL 217
était emparée et les déchiffrait avidement.
M. Farnier n'avait posé sur le lit que les
lettres d'Avignon ; il avait voulu éviter à
Emma le coup d'émotion et la grosse peine
des lettres des siens.
M"" Farnier lisait, les dents serrées et les
tempes apparues soudain très creuses. Une
émotion lui pinçait les narines, et ses joues
étaient devenues blanches ; mais une sourde
fureur flambait dans ses yeux. L'épaulette de
sa chemise avait glissé le long de son bras nu,
et M. Farnier voyait se soulever et monter sa
poitrine. « C'est tout? » faisait à son tour la
jeune femme. « Non, voici maintenant celles
de Paris. — Donne ' » Celles-là, Florise les
lisait fiévreusement, les froissant du doigt,
les bousculant sur les draps du lit, les déchi-
rant presque dans sa hâte à les jeter à peine
lues avec un geste excédé de dégoût.
La dernière une fois parcourue, Florise
bondissait hors de son lit, chaussait ses niules,
endossait un peignoir et courait à son armoire
ù glace. Elle y dérangeait des piles de linge et
13
218 MAISON POUR DAMES
revenait vers Emile avec, dans les mains, un
paquet de lettres ficelé d'une faveur bleue :
« Lis ! » faisait-elle. Le Conservateur des
hypothèques dépouillait à son tour la corres-
pondance d'Emma, toutes les lettres en étaient
anonymes, trois seulement venaient de Tou-
lon, les autres étaient datées de Paris.
C'étaient, en termes plus cyniques et plus
orduriers encore, les basses insinuations et
les calomnies que connaissait Emile ; les
insulteurs avaient encore moins ménagé la
femme que le mari ; on eût dit qu'ils avaient
pris à tâche de la blesser et de la salir dans ses
plus intimes pudeurs. Son talent y était nié,
sa conduite avilie, sa beauté même ravalée
dans des termes d'une trivialité inouïe.
C'étaient des injures de gueuses à une autre
gueuse ; le flot de boue et d'eaux de toilette
d'une querelle de filles ; et, les deux poings
crispés, M. Farnier sentait la rougeur lui
monter au front. On avait pu adresser ces
ordures à Emma !
Il levait timidement les yeux vers elle
LE RÉVEIL 219
C'était lui qui se sentait en faute. Debout
derrière lui, elle lui souriait d'un sourire
navré avec une grande douleur et une grande
pitié dans le regard. « Et ces lettres, il y a
longtemps que tu les reçois ? pouvait-il enfin
articuler d'une voix rauque. — Depuis huit
jours. — Le lendemain de la fête, comme
moi; et tu ne m'en avais rien dit 1... » M°^ Far-
nier haussait les épaules : « A quoi bon te
faire de la peine. » — Ah ! chère femme... Et
ils tombaient dans les bras l'un de l'autre.
Comme elle avait dû souffrir !... et elle avait
gardé toute la souffrance pour elle, égoïste-
ment jalouse de sa tranquillité à lui. « Ma
pauvre petite, ma pauvre petite Emma 1 » Il
l'avait prise sur ses genoux Florise appuyait
de toutes ses forces l'émoi de sa poitrine
secouée de gros sanglots, contre celle de son
mari, leurs yeux se souriaient à travers leurs
larmes.
Ah ! Paris, la lâcheté, l'ignominie, la bas-
sesse et le venin des lettres datées de Paris !
ah ! la province ne pouvait pas lutter; et,
220 MAISON POUR DAMES
sans vouloir se l'avouer l'un à l'autre, un
même regret les prenait de la province et des
grands ciels limpides balayés de mistral de
leur vallée du Rhône. « Ah ! Paris ! » Et leurs
mêmes rancunes contre la ville empoison-
neuse et leurs mêmes nostalgies du home
abandonné s'exhalaient dans ce cri : « Ah !
Paris ! » « Tu sais de qui sont ces lettres ? »
hasardait enfin Emile ; la jeune femme faisait
signe que non. — Eh bien, ce sont des lettres
de femmes, des confrères à toi, des collabo-
ratrices du Laurier.^ M. de Farenbourg a
reconnu leur style. — M. de Farenbourg ? tu
les lui as donc communiquées ? — Naturel-
lement, si tu crois que j'avale des couleuvres,
sans crier holà ! j'ai voulu savoir, j'ai fait une
enquête. — M. de Farenbourg!... Et Florise
d'EUébreuse avait un soupir qui en disait
long.
Une enquête. Ce mot lui remettait en mé-
moire la dernière lettre reçue la veille, celle
qui lui dénonçait la visite de sa femme, rue
Nouvelle. Certes, M. Farnier était sûr de
LE RÉVEIL 221
l'honnêteté d'Emma; d'ailleurs M. de Faren-
bourg l'avait, dès la veille au soir, fixé sur le
sexe de l'amant présumé; M. de Maufrignan
n'était autre que la belle M"^ de Mauves « toute
aussi dangereuse que Lovelace, si ce n'est
plus », avait ajouté le directeur du Laurier, et il
n'avait rien laissé ignorer au mari du genre
de péril qu'une jeune femme pouvait courir
dans la garçonnière de la rue Nouvelle. Cette
révélation taquinait un peu M. Farnier, il
voulait en avoir le cœur net, il tendait à Flo-
rise la lettre dénonciatrice qu'il avait pru-
demment distraite des autres. « Et celle-ci,
peux-tu me dire d'où elle vient ? car iu
penses bien que je ne l'ai communiquée à
personne ? » La jeune femme prenait le velin
mauve. M. Farnier, attentif, lisait sur le
visage de Florise un mélange de gaieté, d'indi-
gnation et de stupeur ; elle rendait la lettre
à son mari : « C'est complet, lui disait-elle, tu
sais qui c'est, ce monsieur? — Non, j'attends
que tu me le dises. — C'est le pseudonyme
de M"® de Mauves, la chroniqueuse de sports
222 MAISON POUR DAMES
(lu Laurier, qui m'a été présentée à la fèto
lundi, et que tu aurais dû remarquer, car elle
est très jolie femme, très étrange, surtout:
j'ai en effet été vendredi chez elle. — Tu ne
m'en as rien dit. — Cela était si peu intéres-
sant, M""" de Mauves était venue prendre de
mes nouvelles à la suite de mon indisposition;
son intérêt marqué me l'avait même fait rece-
voir; je lui ai rendu sa visite, et voilà. —
Mais pourquoi cette dame porte-t-elle un nom
d'homme ? insistait Emile intrigué. — Ah !
cela, je n'en sais rien, Maxence Noirmont
s'appelle bien la baronne des Glaïeuls. En lit-
térature, ils ont le sexe changeant — et une
malice involontaire riait tout à coup dans ses
yeux ; un soupçon mordait M. Farnier. — Et
qui y avait-il chez cette dame ? tu étais seule
avec elle ? — Non, il y avait là deux autres
amies à elle, société un peu mêlée, ma foi, et
des conversations d'un tour assez gênant. —
Ah ! et que disaient-elles donc? » et M""* Far-
nier répétait, en les atténuant, les propos de
Gillette et de miss Topsy ; elle se gardait bien
LE RÉVEIL 22S
naturellement de narrer leurs aventures chez
M. Agrado.
Le Conservateur des hypothèques était indi-
gné. « Et après? — Après elles sont parties.
— Et tu es restée seule avec M""^ de Mauves?
— Oui. — Que t'a-t-elle dit? — Mais ce
qu'elle m'avait déjà dit ; elle m'a assurée de
sa sympathie, de son admiration, de son
dévouement. — Ah ! elle ne t'a rien fait, elle
n'a rien tenté ? — Tenté, quoi ? je ne com-
prends pas. » M. Farnier avait une hésitation.
« C'est que, vois-tu, Emma, cette M""® de
Mauves est une créature très dangereuse, très
dangereuse pour les femmes, et je regrette
que tu aies été chez elle ; tu ne me comprends
pas parce que tu es une honnête petite femme
et que tu ne soupçonnes pas ces choses. Son
salon n'est pas un salon pour toi, promets-
moi de ne pas y retourner. — Oh ! de grand
cœur! » Et Florise ouvrait deux yeux naïfs.
« Je m'y sentais mal à Taise tout le temps,
chez M""* de Mauves ! — Brave petite âme ! »
Et M. Farnier considérait sa femme avec atten-
224 MAISON POUR DAMES
diissoment, il revenait pourtant à la charge.
« M""^ de Mauves ne t'a pas embrassée? lui
demandait-il. — Oh ! si, plusieurs fois, faisait
Emma spontanément, sur les mains, sur le
cou, sur les joues, sur le front, j'étais même
un peu gênée de cette furie d'expansion. »
M. Farnier était redevenu perplexe. « Et elle
n'a rien tenté autre, pas d'autres caresses ? —
Explique-toi, je ne comprends pas. » M. Far-
nier respirait : c'est son innocence qui l'a
sauvée, pensait-il, mais, la seconde fois, elle
était perdue. Et ce bon mari bénissait le
hasard qui l'avait averti à temps.
« Et M. Agrado? émettait-il d'un ton qu'il
eût voulu indifférent... Quelle est vraiment
son attitude? » Florise s'asseyait auprès de la
table. « Son attitude, tu la connais comme
moi. Il est évidemment flatté de se montrer
avec moi en public ; il a une vanité puérile
comme beaucoup de vieillards, et puis je suis
la lauréate du Laurier d'or. — La femme à la
mode de la semaine. » Et Emile avait un sou-
rire crispé. « Et M. Agrado est dévoué corps
LE Ri:VEIL 22"ù
et âme au succès de sa Revue ; il en est le
fondateur, il s'attelle à ma gloire. — Et nuit
à ta réputation. — Oh ! Emile. — Oh I Enfin
les lettres sont là, c'est le bruit public. — Tu
doutes de moi? — Il t'affiche. — Alors lu n'as
plus confiance ? — Mais si, mais si, ma petite
Emma, je sais ce que tu vaux; cet homme a
dû tenter quelque chose que tu ne me dis pas;
tu ne voulais pas dîner chez lui, tu ne voulais
pas assister dans sa loge à cette première, tu
avais un motif. — Mais c'est toi qui m'as
forcée à dîner avenue Friedland comme à
l'Opéra. — Oui, j'étais un imbécile. — Je ne
te le fais pas dire. » Florise avail repris son
air espiègle. « Enfin il y a eu quelque chose?
— Où y aurait-il eu quelque chose, je ne me
suis jamais trouvée seule avec lui. Il est venu,
deux fois en tout à cet hôtel, le soir de la fête
du Law'ier, cette fête odieuse oii tu m'as
encore forcée à paraître; le lendemain, il est
revenu prendre de mes nouvelles, il n'est
même pas monté ici, tu l'as reçu en bas. Il
n'a donc franchi qu'une (ois le seuil de cette
13.
226 MA.., ON POUR DAMES
chambre et tu étais là. Jeudi, nous avons
dîné chez lui et il y avait huit personnes, et,
hier, nous étions dans sa loge et il y avait là
Tout-Paris. — Oui, Tout-Paris ». Et le visage
de M. Farnier se contractait encore. « Et cet
éventail qu'il t'a envoyé, le soir de notre dîner
chez Paillard, le dîner de Farenbourg ? — Il
ne me connaissait pas encore, il ne m'avait
même pas vue ; l'éventail s'adressait à la
poétesse et non à la femme. — Mais il a paru
très épris, très ému de te voir. — Ah ! ça,
c'est autre chose, je crois qu'en effet Agrado
me trouve charmante, tu as mis du temps à
t'en rendre compte. — Oui, je suis un grand
niais et un grand coupable. » M. Farnier
s'asseyait sur le lit, les mains croisées entre
les genoux. « Mais enfin, pour te dérober à
ses invitations, tu avais un motif? — Eh
bien oui, devant l'insistance de certains
regards, de certains contacts aussi, oh ! des
frôlements imperceptibles, mais trop souvent
répétés, j'ai cru deviner son désir. Comme je
ne voulais pas l'encourager, j'ai tout fait pour
LE RÉVEIL 227
éviter de me retrouver avec lui, vous ne m'y
avez pas aidée, vous et M. deFarenbourg, —Oh!
celui-là... » Et M. Farnier serrait les poings.
Oh I celui-là, déclarait Emma, je suis de ton
avis. C'est lui le grand coupable, et je lui en
veux bien plus à lui qu'à M. Agrado. C'est lui
l'organisateur de toute cette mise en scène.
— Mise en scène, mise en œuvre, de tous les
bluffs qui pouvaient te perdre ou du moins te
compromettre, car on ne perd pas si vite une
honnête petite femme comme toi, et puis
c'est lui qui nous a fait venir à Paris. »
Toute la rancune de la Province était dans la
façon dont M. Farnier avait dit le motP«m.
M""* Farnier était venue se camper devant
son mari, elle le regardait intensément de
ses yeux clairs, leurs regards se rencontraient.
« Dis donc, Emma, tu tiens beaucoup à ta
gloire, à ta carrière, à tout ce bruit soulevé
autour de toi? — Moi, mais pas du tout,
fumée, fumée acre et lourde à respirer, tout
cet encens gâté par les intrigues et les sales
convoitises. Ah! ce n'est pas tentant, la gloire,
528 MAISON POUR DAMES
quand on en connaît Fenvers! — Je t'aime
de t'entendre parler ainsi, Emma/ — Je parle
comme je pense. — Alors si je te proposais
de planter là tout ça : M. de Farenbourg, la
Revue, les soirées du Laurier d'or, les succès
de presse et de jolie femme, les premières ù
l'Opéra, et si je te demandais à revenir
demain à Avignon dans notre bon petit logis
de la rue Reynarde? — Mais j'accepterais des
deux mains et de grand cœur, mon bon Emile,
j'en ai assez, vois-tu, de tout cela. — Et moi
donc! Alors ça ne te ferait rien de quitter
demain Paris? — Rien, mais ça me serait une
joie. Paris, ah! je l'ai trop vu, Paris. » M. Far-
nier tombait aux genoux de sa femme, il lui
avait pris et lui pétrissait les mains; il les
couvrait de baisers, de caresses. Florise sentait
des larmes couler sur ses doigts ; elle prenait
Emile par les épaules et le relevait en l'attirant
surelle; ils s'étreignaient silencieusement.
« Alors, moi, je vais chez M. de Faren-
LE RliVElL 220
bourg, et toi tu vas faire les malles. — M. de
Farenbourg? tu ne le trouveras pas un di-
manche à la Revue. — Aussi je vais chez lui !
J'ai hâte de voir sa tète quand je vais lui
annoncer notre départ. — En effet nous lui
glissons bien dans les mains : C'est une trahi-
son, une défection! va-t-il s'écrier. Je crois
l'entendre. — Oh ! M. de Farenbourg n'en est
pas à une trahison près, mais va-t'en, il y
a courses aujourd'hui à Auteuil. II peut très
bien y aller, il est deux heures. — Tu sais
bien qu'il ne va jamais que pour la dernière
course, il ne joue pas. — Il va se faire voir. »
Et M'"* Farnier mettait son mari dehors.
La scène se passait dans leur chambre, trois
heures après Texplication de la matinée.
La porte était à peine refermée que le visage
d'Emma se détendait. La sourde irritation qui
fermentait en elle depuis la veille lui délabrait
subitement les traits. Depuis le matin, elle
luttait avec elle-même, avec son émotion et
sa colère pour déroiiterles soupçons d'Emile.
Jamais elle n'en avait mieux compris la bonté ;
230 MAISON POUR DAMES
elle avait voulu éviter toute peine à ce pauvre
être, mais elle était à bout de forces, et main-
tenant le masque tombait.
Comme ils l'avaient tous trompée et leur-
rée ; s'étaient-ils assez joués d'elle !
Réclame vivante entre les mains trop
adroites d'un M. de Farenbourg, ce prestidi-
gitateur, avait fait d'elle un appeau pour les
convoitises fatiguées d'un vieillard. Sans s'en
douter, elle avait été, dès le lendemain de
son arrivée à Paris, l'enjeu d'un ignoble mar-
ché; le journaliste avait trafiqué sur elle
comme sur une fille, et le banquier ne lui
avait même pas caché son désir. Dès le pre-
mier soir, il avait osé les pires attouchements
et, sous l'onction de ses manières, l'audace du
collier de perles, une minute posée sur sa
peau, ne lui laissait plus un doute. C'était la
brutalité d'une enchère mal enveloppée sous
un badinage d'amateur.
D'ailleurs Gillette et miss Topsy l'avaient
éclairée sur les habitudes de la maison, et,
M""' de Mauves ne i'eût-elle pas avertie, l'atti-
LE RÉVEIL 231
lude de M. Agrado, la veille, dans sa loge,
ne lui permettait plus un doute. .
Elle avait été assez explicite. Le banquier
t'tait revenu à la charge : « Et cette visite que
vous m'aviez piomise, avait-il chuchoté dans
la nuque de la jeune femme pendant le der-
nier entr'acte, vous m'aviez laissé espérer
qu'on vous reverrait avenue Friedland; mes
iialeries devaient avoir l'honneur de votre
visite. Vous n'avez fait que les parcourir,
elles méritent mieux que cela. J'ai de curieuses
vitrines, je voudrais vous soumettre quelques
pièces rares, des joyaux surtout. Vous avez
un tel goût, vous êtes si artiste ! Vous souve-
nez-vous du collier, il jetait des feux sur vos
épaules ! vous avez un tel grain de peau, et
puis vous n'avez rien vu, les plus belles pièces
sont dans ma chambre. — La chambre aut
tapisseries de Boucher. » Florised'Ellébreuse
avait eu la phrase sur les lèvres, mais elle
s'était contenue, voulant voir jusqu'où irait
le cynisme du vieillard. « Quel jour vous
verra-t-on ? car on vous reverra, mais seule;
232 MAISON POUR DAMES
venez sans votre mari, les maris n'entendent
rien aux bijoux ; je suis toujours chez moi
(le quatre à cinq. Inutile de me prévenir, vourî
me trouverez toujours là. » Et élevant un peu
la voix : « Farenbourg vous a-t-il vue pour le
roman que vous devez nous donner à la
Revue? vos conditions sont les nôtres; vous
n'avez qu'à parler. » Et, se penchant sur ses
épaules : La des Glaïeuls, je veux direMaxence
Noirmont, est mise à pied; Farenbourg ne
voulait pas, mais j'ai imposé ma volonté, j'ai
exigé son renvoi; il n'est plus des nôtres ; je
vous avais promis une revanche, j'ai tenu ma
parole, tiendrez-vous la vôtre? vous voyez
que l'exécution n'a pas traîné. »
C'est à elle qu'on avait osé parler ainsi.
Oh ! comme elle les haïssait tous, et de
Farenbourg, etAgrado,et cette pourriture de
Noirmont, et tous ces curieux insolents et
cyniques de la fête du Laurier, et la convoitise
impure des hommages obséquieux dans sa
loge, hier, et les auteurs des lettres anonymes,
et les conseilleuses équivoques et pratiques
LE RKVEIL 23:;
du salon de la rue Nouvelle, les Gillette Ëgly
et les miss Topsy, et les consultations inté-
ressées des belles M""^ de Mauves; comme elle
la détestait aussi, celle-là, et peut-être aussi
plus que les autres! La rancune qu'elle lui
gardait de l'avoir ainsi prise et surprise s'ag-
gravait chez Emma d'une étrange déception.
Elle la devait plus au directeur du Laurier
qu'à la chroniqueuse elle-même, et c'était à
M"''' de Mauves qu'elle en voulait." Cette nou-
velle rancœur datait encore de l'Opéra.
Pendant le dernier acte, la porte d'une loge,
demeurée vide pendant la représentation,
s'était tout à coup ouverte; une femme y était
entréeaccompagnée d'un homme en habitnoir :
la loge était presque située en face de son
avant-scène. Aux battements précipités de son
cœur, à sa chair involontairement en émoi.
Florise avait reconnu M""" de Mauves, Très
pâle et magistralement belle avec son masque
étrange et douloureux de captive ou de sphinx
M""^ de Mauves avait immédiatement attiré
les regards. L'immédiate levée des jumelles
234 MAISON POUR DAMES
avait prouvé à la provinciale combien son
amie était parisienne. « Vous êtes toutes en
beauté, lui avait murmuré méchamment
M. de Farenbourg, venu s'insinuer derrière
son fauteuil. « Qui, nous toutes? avait demandé
Emma. — Mais, mes collaboratrices du Lau-
rier, vous, M'"'' de Mauves, M""" Egly aussi
avec M. Egly.... Vous ne la connaissez pas?
— Non, mais je connais M""^ de Mauves; vous
me l'avez présentée. Quel est l'homme qui
l'accompagne. — Mais, son amant. — Com-
ment, son amant? — Mais oui, Master Haxon,
un milliardaire américain, son entreteneur.
— M"'^ de Mauves est entretenue? — Naturel-
lement, il faut bien vivre, oh! elle n'aime pas
précisément les hommes et ça doit bien l'en-
nuyer, mais il y a là des questions de budget.
Si vous croyez que la chronique des sports
suffit à payer des installations comme celle
de la rue Nouvelle et les caprices de M. dé
Maufrignan ! et il citait à dessein le pseudo-
nyme masculin de l'authoresse : M"** de
Mauves a des vices qui lui coûtent cher.
I.K RÉVEIL 235
M"'* Farnier s'était sentie toute glacée :
M""* de Mauves avait un entreteneur ! elle aussi :
ses philippiques, sa haine affichée contre les
liommes, ses charges à fond de train contre
lesmœurs ignobles etleurs brutalités n'étaient
que des plaidoiries intéressées; elle aussi subis-
sait la loi commune delà prostitution. C'est un
amant qui subvenaitau luxe de ses plaisirs; elle
aussi avait menti, et la jeune femme, qui
avait fait de la chroniqueuse une créature à
part, lui réservait une place à part aussi dans
son mépris et dans sa haine.
Le garçon avait apporté les malles et, tout
en bousculant les tiroirs et en y entassant les
robes avec une violence distraite, les traits
de la jeune femme avaient pris une énergie
soudaine. Ses mâchoires paraissaient plus
accusées, son profil plus précis; tout à coup,
jyjmc parnier laissait là ses rangements et se
dirigeait vers une armoire ; elle était devenue
songeuse. Avant de l'ouvrir, elle consultait
sa montre, l'heure en était d'accord avec celle
de la pendule. « Oui, je leur dirai leur fait,
236 MAISON POUR DAMES
monologuait tout haut la jeune femme, ils
sauront tous ce que je vaux. »
Florise d'Ellébreuse venait de prendre
une décision.
XI
LE COLLIER DE LA REINE
Assis devant une grande table encombrée
d'estampes et de vieilles gravures, M. Agrado
procédait à de minutieux classements. Des
cartonniers s'échafaudaient, appuyés contre
les pieds de son fauteuil ; une longue enfi-
Jade de salons formait galerie devant et der-
rière lui. De quelque côté qu'il se tournât, le
banquier pouvait embrasser d'un coup d'oeil
la coûteuse splendeur de ses collections (c'é-
tait là une des joies du millionnaire de passer
trois ou quatre heures par jour au centre
des objets d'art et des pièces uniques amas-
sées par lui) ; il y trouvait l'âpre jouissance
silencieuse d'un avare au milieu de ses tré-
sors.
M. Agrado était assis perplexe; les choses
238 MAISON POUR DAMES
étaient loin de marcher avec la jolie M™^ Far-
nier aussi vite qu'il l'eût voulu, la jeune
femme se dérobait. Il se heurtait chez elle à
une incompréhension de son désir plus irri-
tante qu'un refus. Le millionnaire n'était pas
habitué à tant de résistance et son caprice,
buté contre l'obstacle, s'exaspérait peu à peu
en passion. Jamais, même au temps de sa
jeunesse, il n'avait convoité aucune femme
avec cette ardeur âpre et têtue ; ses sens,
plus que blasés, de sexagénaire et de viveur
venaient d'être fouettés et surexcités par cette
petite provinciale, avec une violence qu'il
n'espérait même plus ; le réveil d'une sen-
sualité qu'il croyait endormie flattait et ca-
brait le vieillard. Le grain de sa peau, l'odeur
et la chute de sa nuque, la pureté de son pro-
fil et la candeur profonde de son regard, tout,
dans la jeune femme, affolait et crispait l'éré-
thisme du banquier ; il en perdait réellement
son sang-froid et se sentait à la veille de
commettre quelque folie irréparable. Ah !
cette petite Florise le tenait bien.
LE COLLIER DE LA REINE 239
Elle l'eût mené loin si elle eût voulu ; son
succès aussi le grisait.
Tout Paris était de son avis sur la poétesse
d'Avignon et le défilé de visiteurs, qui avait
passé la veille dans sa loge, ne lui laissait
aucun doute là-dessus ; le public de l'Opéra
avait accepté, mieux ! adopté la lauréate du
Laurier d'Or. C'était la consécration. Pendant
toute la soirée, à travers sa joie d'afficher la
jeune femme dans son avant- scène, le ban-
quier avait souffert, dans sa vanité, de l'ab-
solue nudité des épaules et des bras d'Emma ;
il les eût voulus étincelants de diamants,
allumés de perles. Ces parures, ces joyaux
eussent proclamé qu'elle était sa maîtresse,
et cette absence de parures criait à tous
qu'il n'était encore qu'un soupirant.... Ah î
si elle avait voulu ! mais M""' Farnier ne
voulait pas ; elle avait écouté, sans un
tressaillement, le visage pensif et les yeux
ailleurs, son ardente requête de venir visiter
chez lui ses collections ; elle n'avait pas
sourcillé quand il avait parlé du collier, ce
240 MAISON POUR DAMES
double rang de perles qu'il avait tenu un
soir attaché sur sa g'or2;e ; et, à l'ofîre d'une
commande de romans au Laurier au prix
qu'elle voudrait fixer elle-même, comme à la
nouvelle de l'expulsion de Noirmont, elle
n'avait pas eu un remerciement. ■
De quelle neige était-elle donc faite ! Rou-
blarde ! Pas même, pis : honnête ! C'était
cette honnêteté qui enthousiasmait et exaspé-
rait le financier ; l'honnêteté, c'était là l'obs-
tacle infranchissable, car ce n'était pas ce
pleutre de M. Farnier qui gênait la jeune
femme, et, d'ailleurs, Florise n'aimait pai
son mari.
Trois coups de timbre (l'annonce d'un visi-
teur) arrachaient M. Agrado à ses estampes ;
le collectionneur prenait la carte sur le pla-
teau que lui tendait un valet de pied ; un
flot de sang lui affluait aux joues ; tout, dans
son vieux visage, ses tempes, son front, jus-
qu'à la racine dé ses cheveux s'étaient subite-
ment colorés de rose : « Elle, elle !... faites
entrer, et Florise à peine dans l'embrasure de
LE COLLIER DE LA RELNE 241
la porte... Vous êtes venue, vous êtes venue,
je ne vous attendais plus, je n'osais espérer,
c'est trop beau !... Gomme vous êtes bonne !
vous avez bien voulu faire l'aumône de votre
visite à un vieillard ! Voyez, tout c'est subi-
tement éclairé, ici ; j'étais triste, maussade,
occupé de rangements dans cette solitude
qui est le lot des hommes de mon âge, et
voilà que mon ennui s'est tout à coup dissipé.
Voyez comme il fait clair et gai maintenant,
ici ! la lumière est entrée avec vous dans ce
salon... Vous êtes venue, vous êtes venue.. »
et il l'étourdissait de paroles sans lui laisser
placer un mot. « Mais oui, je vais bien, puis-
que je suis là. — Naturellement avec ces
yeux d'enfant et ce teint de fleur, on a la
santé. Vous étiez bien belle à l'Opéra, hier,
vous êtes encore plus jolie aujourd'hui. Vous
êtes toujours plus jolie chaque fois que l'on
vous revoit. Comment faites-vous ? » Il ne
se lassait pas de la regarder. Moulée dans une
robe tailleur de drap bleu pastel, un chef-
d'œuvre où les sœurs Millaux s'étaient sur-
14
•242 MAISON POUR DAMES
passées, jamais Emma n'avait encore atteint
cet éclat de fraîclieur et cette élégance de sil-
houette. Ses yeux chargés d'orage et la gra-
vité pensive de son jeune visage lui don-
naient le mystère d'une figure de Musée, et
M. Agrado était trop artiste pour ne pas
admirer cette créature d'Helleu au sourire et
aux yeux dessinés par Luini. « Gomme vous
êtes jolie ! Non, vous ne savez pas combien. »
Et il l'aidait à se déganter. « Si, je me doute
un peu, mais vous exagérez, faisait-elle avec
un sourire ambigu, je ne suis pas venue pour
que vous me parliez de ma beauté, mais visi-
ter vos collections. — C'est vrai ! Moi qui
oubliais ! Avant, voulez-vous prendre une
tasse de thé ? préférez-vous du Porto?... du
Sherry ? — Non, du thé. — Et des pains au
foie gras ; mon cuisinier en fait d'excellents.
— Soit, pour les pains au foie gras... » Et
avant de donner les ordres : « Nous serions
mieux dans la chambre aux Gobelins, s'avi-
sait M. Agrado ; ici, c'est mon salon d'étude,
une sorte de parloir, cela manque d'inti-
LE COLLIER DE LA REINE 243
mité. — Nous sommes très bien ici ; nous
verrons la chambre aux Gobelins plus tard,
articulait Emma d'une voix un peu sèche. —
Comme il vous plaira ! » et le banquier don-
nait des ordres : « Vous servirez ici, Joseph,
et je n'y suis pour personne, entendez-vous.
— Comment, vous consignez votre porte ? —
Vous pensez, j'ai l'aubaine de vous avoir ici à
moi ; tout visiteur me devient un fâcheux. Je
suis jaloux de mon bonheur, je veux le savou-
rera moi seul. N'êtes-vous pas le plus bel objet
d'art de mes collections ? mais de passage,
hélas ! et un objet qui pourtant pourrait de-
venir à la fois le trésor et la fleur du logis !
il ne tiendrait qu'à vous. — Je ne comprends
pas. » Et M™^ Farnier reculait sa chaise, le
banquier lui avait pris les mains : « Vous ne
comprenez jamais. Vous ne voulez pas com-
prendre )), et, avec une vraie tristesse dans
la voix : « Enfin, vous êtes là, je ne peux rien
demander de plus : c'est si inespéré, si inat-
tendu, votre présence chez moi ! — Mais,
puisque vous m'attendiez tous les jours, vous
244 MAISON POUR DAMES
me le disiez encore hier soir. — Embrouillez-
vous assez à plaisir les fils de la tapisserie !
Ah ! vous êtes bien Pénélope. — Vous ne me
preniez pas pour Phryné ?» Le banquier
frappait le plancher du pied : « M. Farnier
se porte bien ? — Mais oui, Ulysse se conduit
assez vaillamment. — Et vous l'avez laissé à
l'hôtel ? — Non, il est chez M. de Farenbourg,
il y discute mes conditions de collaboration,
c'est plus convenable. — Le mari, homme
d'affaires ? » le persiflage de Florise commen-
çait à énerver le banquier : « Gela vous le
gâte ? — Non pas, c'est tout naturel, c'est
la bonne association ; il place ce qiie vous pro-
duisez. — Oh ! le placement de ses propres
œuvres par une femme est si difficile, si pé-
rilleux, parfois. » M. Agrado ne bronchait
pas : « M. Farnier vous sait chez moi ? —
Non, mais je le lui dirai en rentrant ; je
l'informe toujours après chose faite. »
M. Agrado avait un regard oblique : « Et
vous n'avez pas peur de venir seule, ici, chez
moi ? — Peur ! Pourquoi ? n'êtes-vous pas
LE COLLIER DE LA REINE 24"j
un ami ? — Et puis, un iiomme de mon âge,
n'est-ce pas? » EtM. Agrado, visiblement lior-
ripilé, se levait : « Si nous voyions ces collec-
tions ? — J'allais vous le demander, » Et ils
s'engageaient dans le salon consacré aux
peintures de l'école anglaise.
Ils expédiaient assez vite les Lawrence, les
Gainsborough et les Hoppner de la galerie ;
Florise d'EUébreuse s'arrêtait devant chaque
portrait et passait aussitôt à un autre ; le
coin des Turner et des Constable la retenait
un peu plus longtemps; M. Agrado don-
nait de brèves indications. Sa pensée était
ailleurs ; il sentait l'hostilité d'Emma, mais
cette attitude ne l'inquiétait pas ; au con-
traire. Dans sa longue carrière d'homme à
femmes, il avait rencontré souvent cette
airressivité de tons et d'allures chez les victi-
mes prêtes au sacrifice ; il y reconnaissait les
dernières révoltes de la pudeur ; la nervo-
sité des femmes se donnant l'illusion de la
résistance, c'est l'impertinence des avant la
chute, et le vieux marcheur savourait, dans
' 14.
246 MAISON POUR DAMES
les raideurs voulues de M""" Farnier, les
spasmes ultimes d'une vertu agonisante, les
derniers coups de tête d'une biche aux
abois.
Le salon des vitrines ne la retenait pas
davantage. Florise d'Ellébreuse avait déjà
manié et admiré ces éventails. Elle pressait
le pas devant Ja vitrine oii le millionnaire
avait, l'autre fois, cueilli le collier une mi-
nute posé, attaché sur son cou. Elle avait re-
connu, sur la tablette de cristal, les grosses
perles espacées de noisettes de diamants.
M. Agrado guettait en vain le regard da la
jeune femme embusqué sous l'ombre de ses
cils. M""* Farnier tenait ses paupières obstiné-
ment baissées ; mais il sentait sa prunelle
attentive et le silence entre eux s'aggravait de
cet examen sournois.
Il passait dans le cabinet des estampes :
« Je vous fais grâce des vieilles gravures ;
la plupart sont licencieuses... — Je vous en
remercie. — Oui, je sais ces choses sans
attrait pour vous ; vous êtes passionnée
LE COLLIER DE LA REINE 247
mais pure, les Lavriers roses en font foi. »
La poétesse ne relevait pas le compliment.
Ici, l'enfilade des salons finissait ; le couple
se trouvait devant une porte fermée : le
banquier l'ouvrait : « C'est le salon des Bou-
cher... celui qui contient les pièces les plus
rares, les vrais joyaux de ma collection ; je
vous demande pardon pour les tapisseries,
elles sont un peu vives, mais Boucher...
Voyez, le coloris en est admirable ; ce sont
moins des tapisseries, que des peintures :
vous allez en juger. Vous permettez que je
donne l'électricité ? le jour baisse et il faut
les voir en pleine lumière. » M. Agrado avait
appuyé sur l'obturateur : « Je ferme aussi
les rideaux, ce faux jour obscurcit les cou-
leurs ». Il avait été lui-même aux fenê-
tres.
Une clarté vive et tendre régnait dans
toute la pièce, grâce aux ampoules électriques
teintées de tons jaunes et rosés ; la clarté y
avait des carnations de chair. C'était le jour
d'apothéose, des alcôves galantes incendiées
2t8 MAISON POUR DAMES
Je bougies, des petites maisons du xviii" siè-
cle. Des Gobelins admirables, des nudités de
nymphes poursuivies par des Faunes, et des
groupes de baigneuses lutinées par des ber-
gers parachevaient le décor ; le vert vicace
des roseaux, en opposition avec le vermillon
des ventres et des gorges, était une caresse
pour l'œil ; d'épais rideaux de moire rose se
drapaient aux fenêtres. Emma remarquait
debout au milieu du salon un grand lit à bal-
daquin, empanaché de plumes : « Mais, c'est
une chambre à coucher ? faisait la jeune fem-
me. — Rassurez- vous, je n'y couche pas ;
mais parmi toutes ces nymphes suivies et
poursuivies, le décor du lit s'imposait. » M.
Agrado avait avancé une large bergère aux
coussins de soie bleue de lin. Florise s'y ins-
tallait en s'enfonçant plus avant qu'elle n'au-
rait voulu ; le banquier lui poussait un tabou-
ret très haut sous les pieds : « La bergère de
miss Topsy, pensait M""^ Farnier ; ça com-
mence... » M. Agrado avait été chercher, dans
un coin, un cartonnier plein de gravures
LE COLLIKR DE LA REINE 249
avant la lettre, et même de dessins originaux.
C'étaient des sanguines de Watteau, avec des
crayons de Prudhon, des esquisses de Bou-
cher, des études de Longhi, de la grâce et de
la volupté, du libertinage et de l'élé-
gance, toute Tâme sèche, frivole et liber-
tine du xviii^ siècle. Quelques gravures
d'une audace effarante dans le retroussis des
falbalas et dans l'abandon des femmes cul-
butées se trouvaient éparses au milieu des
dessins : « Pour illustrer l'édition des Fer-
miers généraux, les Contes de La Fontaine. »
Mais devant l'impassibilité d'Emma, il esca-
motait les eaux fortes. Le sexagénaire avait
les yeux allumés et luisants ; son souffle
devenait court ; ses mains, plus hardies,
avaient déjà rencontré plusieurs fois celles
d'Emma, au hasard des gravures feuilletées,
et la chaleur de son souffle, qu'elle sentait
dans sa nuque, la faisait frisonner toute.
« J'ai bien quelques intailles romaines et
un lot de curieuses statuettes campaniennes
provenant des fouilles dePompéi... Oh ! dans
2'>0 MAISON POUR DAMES
les environs; mais vous devez peu goûter ce
genre de curiosités ; je vous crois plus sen-
sible aux bijoux. J'ai là de vraies parures du
xviii'^ siècle, ayant appartenu, je ne vous dirais
pas à la Reine, mais à des femmes de la coiir. »
M. Agrado s'était dirigé vers une vitrine.
« Regardez-moi cette bague, ce saphir en-
touré de brillants ; la monture est de Boeh-
mer, le joaillier de Marie-Antoinette et du
cardinal de Rohan; cela vaut sept mille sur
le marché et n'a pas de prix chez un anti-
quaire ; et ces pendeloques de perles ! Regar-
dez cet orient, ah ! ce ne sont pas des co-
quilles réappliquées, comme la plupart des
perles d'aujourd'hui ! » Et le banquier, avec
des mains caressantes de collectionneur, fai-
sait les honneurs et la nomenclature de la
vitrine aux bijoux. La lenteur souple et par
moments agile de ses mains frôleuscs et volti-
geantes hypnotisait Emma; mains de vo-
luptueux, d'escroc ou de prestidigitateur.
M. Agrado avait étalé toutes ses bijouteries
sur une table; il les repoussait un peu du
LE COI.LIEU DE LA REINE 251
doigt, et, avec mille et une précautions, y
déposait un écrin. « Cela, c'est la merveille 1
Ouvrez les yeux, chère madame. » La voixdu
banquier s'était singulièrement adoucie :
<( C'est une pièce unique, comme ils n'en ont
pas à Carnavalet. » Le ressort cédait sous la
pression d'un pouce, et, sur un coUétin de
velours ciel, devenu orangé par endroits,
s'étageait une triple barrette de brillants d'où
larmaient, alternées, des pendeloques de perles
et des pendeloques d'émeraudes ; deslosangcs
de perles emplissaient l'intervalle des trois
rangs de diamants.
Si préoccupée que fût Emma du danger de
sa situation, elle retenait mal un cri. Les mul-
tiples feux du collier se croisaient dans un
('■blouissement. « Qu'en dites-vous? deman-
dait le banquier. — Rien, c'est trop beau. —
Oui, la pièce est unique ; elle vautà elle seule
toute ma collection, du pur Louis XVJ. comme
VOUS' voyez. Cela aurait appartenu à la prin-
cesse de Lamballe ; en tout cas cela sort delà
maison de Pentbièvre, une épave de la Révo-
252 MAISON POUR DAMES
lution. — Qui sait si son poids n'a pas lait
tomber plus d'une tête ? soupirait Florise,
levenue mélancolique. Le prixfabule;px d'une
telle pièce est une insulte à la misère publi-
que, il voue à la mort les épaules qui le portent
et c'est presque justice. Tant de bien-être
immobilisé dans ces pierres éclatantes et
froides doit appeler la colère de ceux qui souf-
frent de la misère et de la faim. — En tout
cas, ces perles et ces émeraudes ne feront pas
tomber la vôtre, chère madame; le temps de
la guillotine est bien passé ; nous ne rever-
rons plus cela. » D'un mouvement preste
M. Agrado avait agrafé le collier sur le cor-
sage de la jeune femme. Interdite, Florise
d'Ellébreuse sentait sur sa poitrine comme le
poids d'une chape de plomb ; le banquier
s'était reculé pour juger de l'effet : « Vous
semblez émerger d'une flamme ; mais c'est de
la chair et de la peau nue qu'il faudrait pour
allumer l'orient de ces perles et l'eau de ces
diamants. » Et d'un geste de couturier,
M. Agrago faisait sauter le premier bouton du
LE COLLIKR I)K LA REINE Hj?,
corsage et rabattait l'étofTc, dénudait la poi
trine et les seins. Le mouvement avait été si
imprévu, que la jeune femme n'avait pu se
défendre ; elle se levait rouge d'indignation,
suffoquant presque.
Une haute glace suspendue vis-à-vis d'elle
lui renvoyait son image : une Florise révoltée,
débraillée, debout dans une mouvante au-
réole de perles et de diamants. Le vieillard
s'était rapproché d'elle ; il la sentait vibrante
comme une tige; il respirait la tiédeur de ses
épaules, se grisait de l'effroi de ses yeux à la
fois durs et suppliants. Un parfum de linges
et de chair nue achevait de l'affoler : il s'abat-
tait comme un fauve sur cette fragile nudité
de femme et la mangeait goulûment de bai-
sers. « Ah ! Florise, Florise, balbutiait-il,
vous êtes venue, enfin ! » M"" Farnier avait
d'abord plié sous l'étreinte. L'attaque avait
été si brusque qu'elle était tombée assise
sur la bergère; mais elle se redressait
presque aussitôt, et, repoussant durement le
vieillard : « Vous faites erreur, monsieur, me
lo
2y4 MAISON POUR DAMES
prenez-vous pour une madame Egly? w Et
comme, abasourdi de la riposte, le banquier
balbutiait. « Oh ! je connais les habitudes de
la maison et je savais très bien ce qui m'atten-
dait ici; je ne suis pas de celles qu'on prend
dans une bergère et encore moins de celles que
Ton viole à demi consentantes pour un bra-
celet ou un collier, eùt-il la valeur de celui-
ci! » Et elle faisait un mouvement pour se
débarrasser du joyau infamant; son bras
effleurait un des cartonniers posés sur la table,
et un vol de gravures s'éparpillait sur le tapis.
Le collectionneur se précipitait pour les ra-
masser : « Oh ! n'ayez aucune crainte, raillait
M™° Farnier, je ne vous les déchirerai pas ; je
ne suis pas miss Topsy. Je suisau courant de
tout, je n'ai rien à apprendre ; je connais le
mécanisme du traquenard tendu journelle-
oent ici à la faiblesse des femmes, mais je
ne suis ni à prendre, ni à vendre, toute petite
provinciale et toute pauvre que je suis. J'aime
mon art et mon mari ; je suis venue à Paris,
non pas pour faire de la prostitution, mais de
LE COLLIER DE LA REINE 255
la littérature. Etais-je assez ignorante 1 Mais
vous m'avez vite déniaisée, pis : dégrossie. —
Madame, croyez que... — Oh! je ne crois rien,
je ne vous en veux même pas ; les torts sont
de mon côté. J'ignorais qu'à Paris toutes les
maisons, même la vôtre, fassent un mauvais
lieu; vous me l'avez appris. Ah ! je vous laisse
un bon lot de mes illusions, monsieur le Mé-
cène ; je n'ignore même pas ce que l'on dit
de vous, de moi et de mon mari ; pour tout le
monde, je suis votre maîtresse. Ayez au moins
la galanterie de le démentir... ;puisque la pou-
liche est rebelle au montoir, annoncez et cla-
mez au moins qu'elle a bien rué quand on a
voulu lui mettre les fers. » Et, s'afTalantdans un
fauteuil, la jeune femme éclatait en sanglots.
C'était la crise prévue. M. Agrado en escomp-
tait la détente. Il s'agenouillait auprès de
Florise, et l'enveloppant d'une étreinte res-
pectueuse, quasi-paternelle, il essayait d'es-
suyer ses larmes : « Calmez-vous, mon enfant,
vous vous méprenez, je vous assure, calmez-
vous ! » Tant de tragique dans la douleur le
2j6 maison pour DAMES
déconcertait. La jeune femme sanglotait tou-
jours; ses dents déchiraient fébrilement son
mouchoir. « Moi qui vous aime tant! » gé-
missait le vieil homme.
Cet aveu rappelait Florise d'Ellébreuse à
elle-même ; elle se levait, dégrafait le lourd
collier de la maison de Penthièvre et le posait
sur son écrin. « Sonnez donc une femme de
chambre; qu'on m'apporte de la poudre et de
leau tiède, je ne veux pas que l'on voie que
j'ai pleuré. » Maintenant elle reboutonnait
son corsage.
Les traces des larmes une fois effacées :
« Notez que je ne vous en veux même pas,
disait-elle au banquier penaud; vous m'avez
cru comme les autres. C'est cette ville infâme
•ît complice qui est la vraie coupable. Vous
avez cru que vos millions vous donnaient le
droit d'acheter n'importe qui, à plus forte
raison, la petite provinciale que je suis. Adieu,
monsieur Agrado, nous né nous reverrons
plus. Je quitte demain Paris, et, dormez en
paix, je n'en parlerai môme pas à mon mari. »
XII
ÉVADÉE
Le lendemain, le ménage Farnier prenait à
la gare de Lyon le rapide de neuf heures vingt
du soir. Toute la journée avait été employée
à faire et à boucler les malles. Florise d'EUé-
breuse y avait apporté une ardeur fébrile,
elle avait hâte de quitter Paris. Paris ! ces
deux syllabes prenaient une saveur toute par-
ticulière dans la bouche du ménage Farnier ;
la lauréate du. Laimer (/'Orn'avait même pas
été prendre congé de son directeur ; M. Far-
nier avait passé dans la matinée à la rédaction
de la Revue et en avait rapporté le traité com-
mandant à Florise un roman de cinq mille
lignes à un franc la ligne, prix inespéré,
« C'est une liquidation, avait pensé le mari,
ils ont aussi hâte de se débarrasser de nous,
2o8 MAISON POUR DAMES
que nous de les quitter. Cela aidera à payer
nos frais a, car les mille francs de prime
accordés à la poésie hors concours étaient
depuis longtemps mangés. Il y avait déjà
trois semaines que le ménage était installé à
l'hôtel Florian, dans l'attente et la poursuite
aussi de la gloire.
Or, les séjours à Paris coûtent : les cinq
mille francs seraient donc les bienvenus pour
solder la note de Millaux sœurs, car les trois
robes qu'Emma avait dû y commander de-
vaient monter dans les trois mille , en dépit
des prix spéciaux d'artiste faits àFlorisepar
la maison de mode ; recommandée du Laurier
la robe de la présentation de la soirée avait
été cotée huit cents ; deux cents de diadème
d'émail ; la robe en velours pêche du dîner
Agrado, treize cents ; et la jeune femme esti-
mait vingt-cinq louis son costume de drap
bleu pastel, et elle ne comptait pas la note de
la lingère et de la modiste. Ah ! leur budget
de la dernière semaine allait être diflicile à
équilibrer ! La veille, quand le Conservateur
EVADER 259
des hypothèques avait été annoncer leur dé-
part à M. de Farenbourg, il avait été très mal
reçu; le journaliste s'était presque emporté :
« Qu'est-ce que c'était que cette panique? ils
fuyaient devant des lettres anonymes et des
propos de couloirs de première; mais c'était
enfantin, enfantin et ridicule. Ces petits
accrocs-là étaient l'inévitable envers de la
gloire et du succès. Ah ! ils en entendraient
bien d'autres... — C'est justement pour ne pas
les entendre que nous partons », avait riposté
M. Farnier. M. de Farenbourg avait haussé
les épaules : « Vous êtes comme des passa-
gers qui, aux premières atteintes du mal de
mer, se feraient débarquer. Ce sont les petits
ennuis de la traversée. Vous n'arriverez nulle
part, si vous demeurez au port. Vous êtes
très coupable mon cher, vous obéissez aux
nerfs de votre femme, quand vous devriez
prendre sur vous de la remonter, de la cha-
pitrer. — C'est justement à cause d'elle que
nous partons; la santé de M""^ Farnier m'in-
quiète beaucoup depuis huit jours ; je la trouve
260 MAISON POUR DAMES
pâlie, secouée de tics nerveux, et puis ce sont
des prostrations et des accablements inexpli-
cables, et puis des reprises d'énergie fiévreu-
ses ; je ne veux pas que ma femme tombe
malade ici. Quand Paris me l'aura tuée, que
deviendrais-je, seul, à Avignon. — L'aura
tuée ! non, vraiment, on n'a pas idée de ça.
Oh ! la littérature, ça se gagne. — Et puis, je
suis moi-même à bout de patience, avait re-
pris le mari; hier, à l'Opéra, les doigts me
démangeaient, je serrais les poings pour ne
pas gifler les railleurs, et ce serait l'esclandre,
le fatale esclandre. — Alors, partez, avaitfait
M. de Farenbourg en levant les bras au pla-
fond, des gifles, des voies de fait et du scan-
dale, voilà qui serait peu parisien ! Ah ! vous
êtes bien de votre province. Ah! la province I
Retournez en Avignon » ; et sur le seuil de
son cabinet de travail : « Mais, pour le roman
de M""^ d'EUébreuse, n'aurais-je pas l'honneur
de la voir demain dans la journée, dans les
bureaux de la rédaction ? » et M. de Faren-
bourg grimaçait son plus aimable sourire :
ÉVADiiE 201
« J'y passerai moi-même, avait répliqué le
mari, ma femme est très souffrante, et puis
ses malles, ce départ,... je traiterai pour elle,
j'aurai ses instructions. — Alors, demain à
cinq heures, n'est-ce pas? » Et les deux
hommes s'étaient séparés froidement.
Ma femme est très souffrante. M. Farnier
ne croyait pas si bien dire. En rentrant rue
de Beaune il avait trouvé Emma bouleversée,
le teint brouillé, les yeux rouges et tout le
corps secoué par un tremblement : « Mais
qu'est-il encore arrivé? » Il était pris d'une
secrète angoisse. « Tu as reçu une visite? tu
as rencontré quelqu'un ? — Mais rien, je tas-
sure, ce sont toutes ces lettres qui me sont
revenues en tête et les propos d'hier soir, les
propos rapportés par toi ce matin ; c'est stu-
pide, mais le choc en retour en a été plus
douloureux que la chose même et j'ai eu une
crise de larmes. — Emma, tu me caches
quelque chose, tu as vu, tu as rencontré
quelqu'un; d'abord, tu es sortie, tu es encore
chaussée, et cette robe... » M'"" Farnier était
15.
262 MAISON POUR DAMES
prise : dans son désarroi, elle avait oublié de
se déshabiller ; ses bottines à hauts talons et
son costume bleu pastel l'accusaient.
« C'est une aventure ridicule que je vou-
lais te taire. Eh ! bien, oui, j'ai rencontré
quelqu'un ; le nom, je l'ignore. — Comment !
— Oui, c'était un inconnu, chez un pâtissier,
dans une des avenues avoisinant l'Etoile, au
retour du Bois. Après ton départ, vers quatre
heures, je me suis trouvée étourdie; ces malles,
notre explication de ce matin... j'avais besoin
d'air, je suis sortie, j'ai pris une voiture et je
me suis fait conduire au Bois. — Le Bois, le
dimanche ! — Au retour, à la hauteur de
l'Arc-de-Triomphe, j'ai eu une crampe d'esto-
mac, je suis entrée dans une pâtisserie; elle
était remplie de monde, c'était l'heure du
lunch ; je me suis assise à une petite table et
j'ai demandé des gâteaux secs et un porto.
Des groupes de femmes élégantes caquetaient
autour de moi, et je ne remarquais pas tout
de suite qu'un grand monsieur, un homme
entre deux âges, décoré d'ailleurs, et d'al-
ÉVADÉE 203
lures parfaites, m'observait et me dévisa-
geait... Devant son insistance, je devais m'en
apercevoir. Un peu gênée, je payais et je sor-
tais ; Je monsieur me rejoignait au seuil et
mabordait chapeau bas : « Madame Florise
d EUébreuse », medisait-il. J'étais interloquée.
« En effet, monsieur, c'est bien moi, mais que
voulez-vous ? » L'inconnu se nommait ; il avait
la plus grande admiration pour mon talent ;
il avait lu mes vers du Laurier ; il s'était
délecté de mes portraits dans la Revue, ces
portraits enivrants ! 3Iais combien j'étais plus
belle îllm'avait entrevu augaladeM. deFaren-
bourg... Oh! ma pâleur, quand je m'étais
évanouie ! Le sang lui avait reflué au cœur.
« Bref, il m'aimait et il me désirait, et ce
désir, il me le disait là, dans cette rue, avec
un égarement dans les yeux, un trouble dans
la voix et une brutalité dans les termes qui
me figeaient de stupeur. Je n'étais môme pas
indignée, j'étais ahurie. Il n'eût pas parlé
autrement à une fille. C'était un fou ou un
goujat. Je ne me ressaisissais vraiment que
264 MAISON POUR DAMES
lorsqu'il me remit sa carte, car il meremitsa
carte en me suppliant de lui fixer une heure
et un jour espérant bien que j'irais le voir. A
ne pas croire, mais exact : j'ai mis la carte en
morceaux et je suis remontée en voiture. La
peur ne m'a vraiment prise qu'en fiacre, et,
une fois arrivée ici, j'ai eu une crise, cela, je
l'avoue. Je suis bien pardonnable, hein ! hein,
chéri! »
M. Farnier avait écouté, les dents serrées,
les yeux en boules, semblant prêts àjaillir, de
l'orbite : « Ce monsieur n'était ni un fou, ni un
goujat, articulait-il d'une voix rauque, c'est
un monsieur qui avait lu tes vers et l'article
du Laurier. La rédaction de ce Laurier d'Or
ost un b... », et il lâchait le mot tout-à-trac.
« Tes photographies ont achevé de lui monter
la tête ; il ta rencontrée, et, à la première
rencontre, il t'a traitée comme une pension-
naire de la maison!... Oh! ma pauvre petite.
Qu'est-ce que nous sommes venus faire
ici? »
M""^ Farnier attirait son mari contre elle,
ÉVADÉE 205
et, \m prenant la tète, le baisait longuement
sur les yeux : « Nous partons toujours de-
main? » lui demandait-il d'une voix câline,
toute sa fureur tombée sous la caresse. « De-
main ! tu le demandes, mais ce soir même, si
on le pouvait ! »
Florise d'EUébreuse s'en était tirée par un
mensonge ; M™* Farnier avait évité à M . Agrado
la visite de son mari.
Aussi est-ce avec un soupir de délivrance
que M. Farnier sentait le train s'ébranler, le
lendemain soir à neuf heures vingt-cinq pré-
cises, sous le grand hall vitré de la gare de
Lyon ; il avait installé Emma dans un coin,
déplié d'avance les couvertures. C'était avec
un véritable attendrissement dans les yeux
qu'il regardait cette jolie tête pâle lui sourire
au milieu des capitons gris du comparti-
ment.
C'était à la fois la joie d'une évasion et
l'enivrement d'un enlèvement, car il enlevait
vraiment sa femme à Paris où tous et toutes
266 MAISON POUR DAMES
avaientvoulu la lui prendre, et c'est une Emma
reconquise et enfin bien à lui qu'il ramenait
ù Avignon, une Emma consacrée par Paris,
Paris où il l'avait vue convoitée et désirée par
un public de premières, et sa joie de mari
vainqueur n'était pas exempte d'un certain
orgueil. Son Emma, l' avait-il assez chèrement
disputée à la Ville ? et de quelles intrigues et
de quelles calomnies n"avait-on pas essayé de
salir leur bonheur? C'était fini et bien fini,
ces mauvais jours étaient déjà du passé, du
néant, de la mort!... Et le Conservateur des
hypothèques respirait bruyamment comme au
sortir d'un cauchemar.
M'"*Farnier avait fermé les yeux et M. Far-
nier, considérant ce visage au repos, consta-
tait combien ces trois semaines de Paris
avaient amaigri et pâli la jeune femme. Ce
visage allongé, ces traits affinés, d'une expres-
sion quasi-douloureuse et ces yeux agrandis
dans des cernes bleuâtres étaient d'une con-
valescente. Pauvre Florise d'Ellébreuse, il
n'avait pas été seul à souffrir... Elle n'avait
ÉVADER 207
pas été non plus seule à mentir, car celle
dernière journée à Paris, M. Farnier l'avait
passée à monter la garde et à veiller au bu-
reau de rhôtel, afin qu'Emma n'eût pas con-
naissance d'un ignoble article, dont la lecture
l'eût certainement achevée. Sans qu'un nom
y fût prononcé, l'odyssée du ménage à Paris
y était racontée avec un luxe de délails qui
ne permettait pas un doute sur l'identité des
personnages : les intrigues de M. de Faren-
bourg, le désir affiché de M. Agrado et le flirt
équivoque de M™^ de Mauves y étaient pré-
sentés, interprétés et déformés de la façon la
plus odieuse et la plus ridicule. Florise d'El-
lébreuse y devenait une sorte de fiancée du roi
de Garbe, passant de mains en mains et de-
meurant aux plus vicieuses, sinon aux plus
offrantes ; la pouliche avait du sang. L'article
avait paru dans Le Scandale du dimanche
soir, des exemplaires avaient été adressés à
l'hôtel Florian, l'un à M. Farnier, l'autre à
madame. La chance avait voulu qu'Emile des-
cendît, ce matin-là, au bureau de l'hôtel, il y
268 MAISON POUR DAMES
avait cueilli son courrier. A la vue des deux
numéros, il avait de suite flairé un mystère.
Déplier l'un, le parcourir et s'y reconnaître
tout vif, lui avaient pris en tout trois minutes;
l'important était qu'Emma n'eût pas connais-
sance de cette infamie, il donnait ordre à
l'hôtel qu'on ne remît aucun courrier à ma-
dame, un peu souffrante, et, sans perdre une
minute, sautait en fiacre : «Au Laurier d'Or,
20, rue de la Paix », avait-il dit au cocher.
Si le ménage Farnier avait hâte de quitter
Paris, M. de Farenbourg n'était pas moins im-
patient de les voir partis ; les choses étaient loin
d'aller à son gré, elles se gâtaient même tout
à fait depuis trois jours. INon seulement cette
petite provinciale opposait une résistance tout
à fait inattendue chez une aussi jeune femme
et d'une si notoire inexpérience, mais voilà
que le mari s'en mêlait. Ce fonctionnaire se
permettait d'avoir des scrupules, des révoltes
et des volontés; ça avait d'abord été la scène
des lettres anonymes ; M. de Farenbourg
ÉVADÉE 269
avait eu toutes les peines du monde à le cal-
mer; le lendemain, ça avait été une autre
scène à cause des propos de couloirs de
l'Opéra; TAvignonnais s'était permis devenir
à son domicile et de lui signifier en cinq secs
leur départ à lui et sa femme. De son autorité,
il avait déclaré emmener Emma, sans se sou-
cier des projets que lui, M. de Farenbourg,
avait pu échafauder sur elle, a Rendez donc
service aux gens », et ce mari grincheux me-
naçait de faire du scandale! Un nouveau
M. Farnier s'était révélé. Qu'cût-ce été s'il eût
connu la vérité, et, tout en maugréant, le
journaliste, pris sans vert, avait signé son
exeat au ménage. « Je vous aurai même un
sleeping », avait-il ajouté.
Or, cela se passait le dimanche, entre trois
et cinq heures, la matinée du lundi s'annon-
çait encore plus grosse d'orage. En arrivant
aux bureaux du Laurier, M. de Farenbourg
trouvait son secrétaire particulier et tous les
garçons de bureaux en émoi ; toute la maison
avait déjà lu le Scandale et reconnu le direc-
270 MAISON POUR DAMES
teiir ; M. de Farenbourg rentrait dans son ca-
binet et il y dépouillait le courrier posé sur la
table. M. Fichet, son secrétaire, lui désignait
sous bande, à son adresse, trois des journaux
incriminés ; M. de Farenbourg déchirait,
dépliait et lisait.
L'article est intitulé « une nouvelle Recrue »,
Une jeune Grecque des îles amenées à grands
frais à Athènes par un ruffian de marque,
pour y être vendue à un riche marchand de
papyrus, y était rencontrée par une courti-
sane experte dans les pratiques saphiques, et
la blonde Milyta, destinée à la couche du
richissime Hécus, devenait l'amie docile et
reconnaissante de la brune Illynis. La barque
affrétée pour Gythère faisait escale à Lesbos.
Un mari plus bête qu'une oie sacrée accom-
pagnait cette proie d'alcôve et, aveugle ou
roublard, on ne savait trop ! empochait dans
sa ceinture les gros gains échus à sa femme.
C'était le Léno légitime. L'auteur du pamphlet
avait transposé la scène à Athènes pour éga-
rer un peu les soupçons; les allusions étaient
ÉVADÉE 271
si transparentes qu'elles fondaient comme
neige au bout de cinq lignes; le ruffian, mar-
chand d'esclaves et propriétaire d'un collège
de joueuses de flûtes, tenait une échoppe à
l'enseigne du Myrthe d'argent, et le négociant
Hécus possédait la plus curieuse collection
do vases de Corinthe et les plus beaux tableaux
d'Apelles. Quant à Milyta, son portrait tracé
avec mille complaisances était presque mot
à mot le même qui avait paru dans le dernier
numéro du Laurier; il n'y avait pas de mé-
prise possible. M. de Farenbourg repoussait
le journal d'un geste dégoûté. « Il fallait s'y
attendre. C'est la réponse de Noirmont. Nous
n'avons pas attendu longtemps. Ah! j'avais
prévenu M. Agrado. 11 n'a pas voulu m'écou-
ter; on en parlera pendant deux jours, et puis
après.... », et le directeur de la Revue faisait
le geste d'expulser en l'air de la fumée de
cigarette : « Mais le mari, voilà, car Noiremont
a dû envoyer des numéros au mari et à la
femme, aux deux. Il ne va pas être commode
à calmer, le fonctionnaire, il est sorti de ses
272 MAISON POUR DAMES
gonds. Ah ! ces gens de province, on m'y
reprendra à ces concours littéraires et à ces
muses de département; ah! pourvu qu'il ne
nous mette pas quelque sotte affaire sur les
bras ! » La porte d'entrée claquait bruyam-
ment. « C'est lui, pensait tout haut M. de
Farenbourg, c'était prévu, ah ! nous l'avons,
nous n'y coupons pas à la corvée. »
M. Farnier se précipitait dans le bureau,
d'un pas délibéré; il fonçait sur M. de Faren-
bourg; le directeur s'était levé, et, très froid,
lui désignait un siège; le mari d'Emma s'était
arrêté, il avait aperçu étalé sur la table, le
numéro du Scandale. « Vous avez lu? articu-
lait péniblement M. Farnier. — Je lisais, fai-
sait M. de Farenbourg. — Et vous avez
reconnu? — Naturellement, c'est stupide et
ignoble. — Oui, mais l'auteur? — L'auteur?
vous ne connaissez pas l'auteur? ah! c'est
vrai, vous êtes d'Avignon. — Vous le con-
naissez, vous? — Sans doute, il est signé cet'
article. — Vous connaissez l'auteur? faisait
M. Farnier, son nom, son adresse, donnez-les-
EVADKK 273
moi à rinstant! — Pourquoi? — Mais pour
aller claquer, gifler, assommer cet homme.
S'il le faut je retournerai à la salle d'armes,
j'en ai fait autrefois. — Ne dites donc pas de
bêtises, mon cher ami. — Comment, des
bêtises! on nous insulte, moi et ma femme,
on la traite comme une fille, et..,. — D'abord,
M™* Farnier n'est pas nommée, pas plus que
vous et moi, et pas plus que personne. Ch ! je
sais très bien que je suis visé. C'e.st moi le
rtiffiaiï; l'article est anonyme, c'est donc une
lâcheté. La perfidie, l'habileté même des allu-
sions sont un aveu que l'auteur est un poltron ;
il peut toujours se retrancher et dire qu'il n'a
voulu viser personne. C'est vous, ce cocu;
votre femme est cette fille, et moi ce ruffian.
Est-ce que je me fâche, moi? »
Tant de sang-froid déconcertait et faisait
bouillir le mari d'Emma : « L'auteur d'un
article pareil, cela se cravache ou cela s'as-
somme ! et vous ne pouvez pas vous colleter
avec Noirmont. On crierait à l'assassinat;
c'est un nain et vous êtes un géant; le gifler,
274 MAISON POUR DAMES
lui envoyer des témoins et le traîner sur le
terrain, ce serait proclamer que vous avez
reconnu votre femme : toute la honte serait
pour vous ! Qui est-ce qui lit le Scandale "?
On n'en parlera plus d'ici trois jours, l'article
nest pas signé, donc il ne compte pas, et le
serait-il... une baronne des Glaïeuls, on ne se
bat pas avec une baronne des Glaïeuls, ce
Noirmont est d'un sexe incertain. »
Une sonnerie de téléphone appelait M. de
Farenbourg à l'appareil, il s'excusait auprès
du fonctionnaire. C'était M. Agrado qui télé-
phonait. 11 venait de lire l'article et il était
r.avré pour M""^ Farnier qui était bien la phis
parfaite honnête femme, et priait instamment
M. de Farenbourg de faire tout pour étouffer
l'affaire ; il fallait que le silence s'établît autour
du nom de M""^ Farnier ; il fallait avant tout que
la jeune femme ignorât. Dès l'instant que la
beauté et le talent de M""' Florise d'EUébreuse
déchaînaient de pareilles haines et que la
sottise et l'envie recouraient à de pareilles
armes contre une innocente et délicieuse
EVADKE --y
jeune femme, il valait mieux que Florise
d'EUébreusc disparût momentanément de
Paris; il fallait que le ménage retournât à
Avignon : M. Agrado comptait sur l'amitié de
M.'de Farenbourg pour y décider M.Farnicr.
« Quant au roman, ajoutait le banquier,
accordez-leur ce qu'ils demanderont par ligne
et réexpédiez-les au plus vite dans leur Com-
tal-Venaissin. »
Le journaliste revenait au Conservateur des
hypothèques : « C'était justement M. Agrado
qui me parlait ; j'aurais voulu que vousenten-
diez ce quïl m'a dit », et le journaliste répé-
tait la communication au mari, à peu de
choses près.
Emile demeurait perplexe. Ainsi tout le
monde était contre lui, tous ne se rencon-
traient que sur un môme point, leur départ
immédiat de Paris et leur retour en Provence.
« Mais ce misérable, cette crapule de Noir-
mont, mâchonnait Emile entre ses dents. —
Oh ! celui-là, rassurez-vous, je m'en charge,
scandait le journaliste d'une voix lente,
276 MAISON POUR DAMES
M. Agrado est intimement lié avec le Préfet
do Police, je vais recommander la baronne
des Glaïeuls au service des mœurs. »
Vingt minutes après, M. de Farenbourg
congédiait M. Farnier, enfin plus calme. Le
traité de sa femme, dûment signé avait eu
raison de ses dernières indignations. « Oui,
cher ami, comptez sur moi à Avignon; je
marrêterai vous y dire bonjour, quand j'irai,
cet hiver, à Monte-Carlo, et, en attendant,
que M"^ d'Ellébreuse travaille et. prenne tout
son temps, elle nous doit un chef-d'œu-
vre, mais aujourd'hui, faites bonne garde, il
ne faut pas que M'"'' Farnier connaisse cet
ignoble article. »
M. de Farenbourg avait une idée derrière
la tète : il ne renonçait pas si facilement à
ses idées de vengeance. M. Farnier à peine
expédié, il sonnait un garçon de bureau et
donnait ordre d'acheter douze numéros du
Scandale. « Non, quatorze, ajoutait-il en con-
sultant samontre. Vous découperez cetarticle,
faisait-il en indiquant le pamphlet de Noir-
EVADEE 277
mont, et me remettrez les coupures. » Puis
il commandait à la copiste à la machine de la
/?et';/c, quatorze enveloppes à cette adresse :
Madame de Mauves, 12, rue Nouvelle (Paris).
« Par pneu remis toutes les demi-heures, elle
aura fini de tout recevoir à huit heures; ù
neuf heures elle sera à point. »
Le même soir, à dix heures moins vingt,
au moment où le rapide P.-L.-M. emportait
en Provence le ménage Farnier évadé de Paris,
le bruyant et banal et méprisant public des
répétitions générales se répandait en gouail-
lant dans les couloirs du Vaudeville. C'était le
premier entr'acte : les amis de l'auteur y débi-
naient la pièce et les fournisseurs des étoiles
niaient l'élégance de leurs clientes. « Ah !non,
c'était un vrai plaisir que d'habiller celle-là,
elle ne faisait pas valoir les toilettes. » Parmi
les éreinteurs les plus féroces se distinguait le
petit Noirmont. Dressé sur ergots, cambré,
crèté comme un coq, il s'agitait et pérorait
suspendu aux bras de son ami le jeune sculpteur
géant; des demi-mondaines le suivaient, amu-
16
2/8 MAISON POUR DAMES
sées et attentives, saintes femmes enjoaillées
de ce mauvais Christ de cabinet particulier
à Ihaleine malsaine, au front purulent. Le
beau Maxence, cette chère des Glaïeuls, se
rengorgeait dans la spéciale fierté qu'un
article très lu et très commenté à Paris, le
matin ou la veille, donne à celui qui l'a com-
mis. Or, celui du Scandale avait porté, etTec-
zéma de Noirmont était rayonnant. M. Agrado
n'était pas dans sa loge; l'absence du ménage
Farnier s'y faisait aussi remarquer; le trio
dénoncé par sa verve n'avait pas osé affron-
ter le public parisien. C'était un triomphe :
et, encensé par ses belles auditrices, Maxence
Noirmont sautillait et frétillait auprès de son
sculpteur norvégien. Tout à coup la porte
d'une loge s'ouvrait et la courriériste se trou-
vait en face d'une grande femme très pâle, la
gorge sertie dans un corsage échancré de
velours noir. Maxence avait un mouvement
de recul, car il avait reconnu la femme.
M™^ de Mauves tenait à la main un numéro
du Scandale ; elle saisissait le journaliste par
EVADEE 271)
un bouton de son habit : <( Monsieur, vous
savez ce que l'on fait aux chats mal élevés;
on leur met le nez dans leurs ordures », et elle
approchait la feuille imprimée du visage de
Noirmont, il voulait éviter le mouvement,
mais deux autres femmes pesaient de tout
leur poids à ses épaules. M""* Egly et miss
Topsy s'étaient suspendues, chacune, à un de
ses bras et tandis qu'elles le maintenaient
immobile, M""* de Mauves lui frottait violem-
ment la face avec le Scandale froissé en tam-
pon. Le papier rude égratignait les joues, les
boutons des tempes saignaient, le journal
s'était taché de sanies et de sang, et les trois
femmes riaient d'un rire faux, éclatant et cruel.
« Son maquillage ne tient pas », pouffait la jolie
M"® Égly. On avait fait cercle autour du
groupe, (c Orphée et les bacchantes », ricanait
un habit noir; — le journaliste était enfin par-
venu à se débarrasser de ses agresseurs.
« Madame, madame, mesdames, faisait-il en
épongeant sa face tuméfiée et en rajustant son
plastron, je me vengerai, vous me rendrez
280 MAISON POUR DAMES
raison. — Mais comment donc, s'exclaffail la
chroniqueuse de sports, j'attends vos témoins.
A vos ordres; je fais des armes », et, d'un
geste bref, lui cassant sur le nez les branches
nacre et soie d'un frêle éventail : « voilà ma
carte. Bataille de dames ».
Arrêté au fond du couloir, un sourire aux
lèvres, M. de Farenbourg assistait.
TABLE
I Lauréate 1
II. M. de Farenbourg l'.t
III. Devant robjectif 41
IV. Pour réussir ! 6:J
V. L'avant-goût de la gloire 85
VI. La consécration 107
VII. Chers confrères 129
VIII. Tuyaux précieux 157
IX. Larrière-goùt de la gloire 189
X. Le réveil 215
XI. Le collier de la rein-- 237
XII. Kvadée 2hl
KVREIX. IMIMUMERIE Cit. HERISSE Y ET FILS
I
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
P.
The Librory
University of Ottawa
Date due
m 2^
2009
«B3G«>-^
''^RiSSET
û\sm''
l'mà
'j^M... v.'x:;;)i^;!p^^■Mi#^
CE PQ 2235
.D93M3 1908 ;
COO OUVAL, PAUL MAISON POUR §
ACC# 1221944 1